Prête à mourir pour son pays
Un an après la révolution, Lina Ben Mhenni continue à témoigner pour les droits et la liberté du peuple tunisien

«Je suis une citoyenne tunisienne qui s'exprime.» C'est en toute simplicité que Lina Ben Mhenni se définit, rejetant les descriptions telles que «voix de la révolte tunisienne» ou «égérie de la révolution» dont l'affublent les médias depuis un peu plus d'une année. Sollicitée de toutes parts, la militante avoue à demi-mot sa fatigue des interviews et des voyages. Arrivée le jour même de Paris, après une soirée de débats qui s'est prolongée jusque tard dans la nuit, elle participe en ce mardi 6 mars à une table ronde intitulée «Du printemps arabe à l'automne islamiste?» dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) à Genève, au Grütli.
Dans le café du théâtre, elle regarde avec émotion les photos accrochées au mur prises à Tunis en janvier 2011. «C'était les beaux jours», murmure-t-elle, avant de les prendre en photo avec son iPhone, outil indispensable toujours à portée de main de la blogueuse.
Sa vie sur la toile commence en 2007. Elle y ouvre son blog «A tunisian girl» pour partager sa vie, ses fêtes, ses poèmes. Cette intimité, sans disparaître jamais complètement, laisse peu à peu la place à des revendications militantes. Dès 2008 surtout, quand elle s'intéresse de près à la révolte du bassin minier de Gafsa dans le Sud tunisien qui verra de nombreux leaders syndicalistes emprisonnés. Lina Ben Mhenni se rapproche alors du cyberréseau des activistes tunisiens et renoue avec le militantisme familial. Son père, opposant de gauche dans les années 70 a été emprisonné plusieurs années. Il est l'un des membres fondateurs de la section d'Amnesty International à Tunis.

Une révolution confisquée
Dès le début de la révolution le 17 décembre 2010, Lina Ben Mhenni est dans les rues et n'aura de cesse de témoigner au jour le jour du soulèvement populaire... «Après le départ de Ben Ali, le 14 janvier, c'était l'euphorie!», se souvient-elle. Une année plus tard, c'est le désenchantement. «Je ne m'attendais pas à ce qu'on élise un parti islamiste.» Sur son blog, ses critiques sont acerbes contre le gouvernement «inefficace et hypocrite». Elle ajoute: «Les obscurantistes essaient de nous voler notre pays et de nous confisquer notre révolution.» Pour elle, cette régression s'explique par l'échec des partis démocratiques à s'organiser, par la campagne réussie du parti islamiste Ennahda qui a su aller vers le peuple, et par le besoin des Tunisiens de tirer un trait sur un passé dont la laïcité faisait partie...
Lina Ben Mhenni n'a pas voté. «La politique est trop pourrie. Les femmes et les jeunes qui ont participé à la révolution n'avaient aucune chance d'être élus car leurs noms étaient inscrits tout en bas des listes. Et puis une cinquantaine de partis se sont reconstitués avec des anciens membres du parti de Ben Ali.»
Malgré les menaces de mort et de viol, elle continue à s'exprimer, sans précaution particulière. «Ces gens n'ont jamais été courageux, et ne me font donc pas peur. Je ne me suis jamais autocensurée, et ce n'est pas maintenant que ça va changer.» N'a-t-elle vraiment jamais de craintes? «Lors des manifestations, quand j'étais sous les balles et les gaz lacrymogènes, j'ai eu peur», avoue-t-elle.

Courage à toute épreuve
Lina Ben Mhenni garde espoir dans la société civile qui continue à manifester pour son droit à des conditions de vie dignes et à la liberté. «Il faut résister, patienter. Je ne quitterai jamais mon pays, et ne porterai jamais le voile. Je suis prête à mourir par amour pour mon pays.»
Au-delà des mots, il émane de la jeune femme de 28 ans un courage et une ténacité à toute épreuve. L'origine de sa détermination ne doit pas être étrangère à sa lutte personnelle pour la survie. Il y a 5 ans, le 14 février, sa mère lui a donné un de ses reins. Une deuxième naissance qui l'a amenée à participer aux Jeux mondiaux des transplantés en Australie en 2009, où elle a remporté une médaille d'argent en marche athlétique.
A son grand désespoir, celle qui avoue broyer du noir dès qu'elle sort de sa Tunisie ne serait-ce qu'un seul jour, voyage beaucoup. Au lendemain de son débat à Genève, elle devait encore se rendre à Stockholm, Oslo, et Copenhague afin de promouvoir son livre d'une trentaine de pages «Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe». Un titre qu'elle n'a pas choisi et qu'elle n'aime pas, tant le «printemps» occulte la violence des affrontements, les 300 morts et les 700 blessés de la révolution. «Ils ont choisi ce titre pour vendre», lance-t-elle désabusée, détachée de son succès, et même de sa nomination pour le prix Nobel en 2011. Lina Ben Mhenni semble savoir qu'elle ne peut pas tout maîtriser, même si elle dit avoir choisi son chemin. Se marier? «Je n'ai pas le temps», répond-elle simplement. Son rêve est avant tout collectif. «Mon plus grand rêve est que les Tunisiens vivent dans une vraie démocratie, que tous les gens soient égaux et puissent décider de leur vie.»

Aline Andrey

 

 

Son blog: http://atunisiangirl.blogspot.com/
Son livre: Tunisian Girl, blogueuse pour un printemps arabe, éditions Indigène, collection «Ceux qui marchent contre le vent», juin 2011


 

Edition n° 11 du 14 mars 2012

 
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