Il tue nos rêves
Le Festival du film et forum international sur les droits humains a dédié sa 6ème édition aux Syriens

Le documentaire «Syrie, dans l'enfer de la répression», projeté dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), a été suivi d'une table ronde. Les participants ont appelé à une réaction de l'Occident face au massacre en cours.

«Lorsque j'ai tourné ce film, en août 2011, le peuple criait pacifiquement son désir de liberté. Après 11 mois de répression, sans réaction de l'Occident, la révolution est en train de se transformer en guerre civile.» C'est avec beaucoup d'émotion que la journaliste Sofia Amara a présenté son documentaire «Syrie, dans l'enfer de la répression» devant une salle comble, celle de l'Alhambra à Genève lors de la soirée d'ouverture du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) le 2 mars dernier. Son film retrace ses rencontres avec des activistes de la révolution qui, après 40 ans de dictature, parlent de démocratie, de laïcité, d'ouverture sur le monde. L'un de ces militants témoigne des massacres des civils par le régime. Il ajoute en parlant de Bachar el-Assad: «Il tue nos rêves.» Face à la répression sanglante, des activistes recensent les tortures, envoient des photos et des documents aux ONG occidentales et à l'ONU, filment avec un simple ordinateur portable des manifestations retransmises en direct sur Al Jazeera, conscients de l'importance d'informer, malgré le manque de moyens... Les dernières images du documentaire, porteuses d'espoir, montrent des enfants dans la rue qui reprennent les slogans des grands: «Bachar, dégage!»

L'espoir, toujours
Tourné clandestinement, et fortement décrié sur internet par les défenseurs du régime du président Bachar el-Assad, ce film est un formidable témoignage de la lutte du peuple syrien et de son espoir de liberté. Et ce, malgré la répression sanglante qui a fait déjà 8000 morts environ et bien davantage de blessés, un an après les débuts de cette révolution improbable que personne n'attendait, malgré les soulèvements en Tunisie et en Egypte.
A la suite de la projection, plusieurs spécialistes de la question syrienne sont intervenus dont Hala Kodmani, journaliste syrienne établie en France, qui a témoigné du courage des opposants au régime: «Quand on a des contacts avec les militants en Syrie, ce sont eux qui nous remontent le moral. Malgré le sentiment d'être abandonnés par la communauté internationale, ils ne perdent en rien leur détermination, même s'ils pensent que ça va être plus dur et plus long.»
Leur abnégation a aussi été relevée par Sofia Amara qui évoque la journaliste Edith Bouvier évacuée de Homs où elle était prise au piège. «Un militant me disait qu'il fallait la sauver, la faire sortir de Syrie.» A ma question «et vous, qui va vous aider?», il m'a répondu, «nous, on s'est tu pendant 40 ans, on en paie le prix. Mais, aujourd'hui, on s'est levé et on ne se taira plus!»

Un mouvement pacifiste, une répression sanglante
Présente également, Samar Yazbek, écrivaine réfugiée en France après avoir été arrêtée et avoir subi des menaces au début de la révolution, a rappelé le caractère pacifique du mouvement: «Les manifestations se sont faites sans violence, sans slogan religieux. Les militants ont toujours appelé de leur vœu à la création d'un Etat civil et pacifique. Et pourtant j'ai vu des gens battus, humiliés, massacrés par le régime et ses sbires.»
La lutte armée des opposants au régime, dont les officiers déserteurs de l'armée régulière, n'est pour elle que l'expression d'une légitime défense. «L'armée libre syrienne défend le peuple, d'où ces affrontements armés. Mais il n'y a pas de guerre civile ou confessionnelle entre les communautés. C'est le discours du régime syrien qui a toujours divisé pour régner et qui aujourd'hui, sous prétexte de lutter contre les salafistes, tue le peuple.»
La cruauté de la répression dépasse l'imagination. Neil Sammonds, spécialiste de la Syrie pour Amnesty International, a asséné: «Depuis un an, rien ne peut être comparé à ce que vit la Syrie. Amnesty International a de multiples preuves pour dénoncer des crimes contre l'humanité, dont devra répondre le gouvernement le jour venu. En août 2011, j'ai dû écrire le rapport le plus dur de ma vie. Entre avril et août, 88 personnes sont mortes en prison, contre 45 ces dix dernières années en Syrie.» Parmi eux, dix mineurs. Tous morts pour avoir participé (ou seulement soupçonnés d'avoir participé) à des actions de protestation... Le régime s'attaque même aux enfants et utilise les tortures les plus atroces.
Neil Sammonds estime en outre que la situation ne fait qu'empirer: «Depuis le veto de la Chine et de la Russie le 4 février à l'ONU, on assiste à une escalade de la violence.»

Quelles solutions?
Dès lors, les intervenants se sont insurgés contre la passivité et le silence de la communauté internationale. Mais comment agir alors que la position géostratégique de la Syrie, notamment entre l'Iran et Israël, est bien plus complexe que la Libye? Comme l'a mentionné Hala Kodmani: «En Syrie, se concentrent les mèches des bombes posées dans les pays environnants.» Dans le même sens, Samar Yazbek a rejeté la répétition d'un scénario libyen: «Je ne suis pas pour une intervention militaire, mais pour le développement d'une véritable information contre la désinformation du régime, pour la mise en place de passages de sécurité pour faire parvenir l'aide, pour des sanctions économiques de ceux qui financent le régime...» En outre, les moyens diplomatiques ne seraient pas tous épuisés. Et la diaspora, qui a retrouvé, selon Hala Kodmani, sa fierté grâce au soulèvement populaire, a aussi son rôle à jouer. Si tous les intervenants croient en la victoire de la révolution, ils ne cachent toutefois pas leur extrême inquiétude quant au prix encore à payer par le peuple syrien...


Aline Andrey

 

 

Edition n° 11 du 14 mars 2012

 
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