Il faut remettre l'humanité au coeur des entreprises
Déléguée syndicale dans une entreprise horlogère, Viviane Keller a forgé ses convictions dans les épreuves de la vie

«Je suis syndicaliste parce que la justice et la solidarité sont pour moi des valeurs essentielles.» Pour preuve, elles l'accompagnent partout: à sa place de travail où elle a affiché un extrait de la déclaration des droits de l'homme, chez elle où elle achève la lecture d'un ouvrage de Nelson Mandela après avoir dévoré «Indignez-vous», de Stéphane Hessel. Et même dans son porte-monnaie dans lequel elle conserve sur un papier froissé une citation d'André Gide observant que le secret du bonheur consiste à faire celui des autres. Ces valeurs-là se retrouvent dans sa tâche de déléguée syndicale qu'elle partage, avec Ignace Froidevaux, dans une entreprise horlogère franc-montagnarde dans laquelle elle travaille depuis vingt ans. Viviane Keller y est aujourd'hui employée du service après-vente après avoir occupé plusieurs postes, notamment en matière de contrôle des cadrans, des aiguilles et du produit fini. «Cela m'a permis de mieux comprendre l'ensemble du processus de fabrication d'une montre mais aussi de connaître davantage mes collègues.»

Déléguée syndicale
Son travail de déléguée? Répondre aux questions et aux préoccupations portant «sur les horaires, les vacances, les indemnités, les conditions de travail, bref sur tout ce qui touche la convention collective». Sa tâche est aussi de renforcer le syndicat et de relayer les informations d'Unia. «J'essaie de convaincre les non-syndiqués de nous rejoindre en leur montrant la nécessité de nous unir pour obtenir des avancées et pour conserver nos acquis. Tous ne savent pas, par exemple, que les contributions que nous touchons pour les primes de caisse maladie ne sont pas un cadeau patronal mais le résultat d'un travail syndical collectif.» La jeune militante s'occupe aussi depuis douze ans, avec des collègues, de la santé et de la sécurité au travail (SST), au sein de l'entreprise. «Cela touche beaucoup de domaines: le service du feu, l'ergonomie des places de travail, la prévention des accidents, la pharmacie et même la création d'un passage pour piétons aux abords de l'entreprise. Pour me décharger d'une partie de ces responsabilités assez lourdes, je ne m'occupe plus que du volet santé.»
Côté syndical, Viviane Keller est également membre du comité régional d'Unia Transjurane, déléguée de la Conférence horlogère nationale. Elle fit partie de la commission de négociation de la CCT de l'horlogerie entre 2003 et 2006. Côté politique, elle a été en 2010 députée suppléante dans les rangs socialistes au Parlement jurassien.

Force de caractère
Viviane Keller a commencé son parcours professionnel par un apprentissage de vendeuse en radio-TV et Hi-Fi. Un peu par hasard. «En venant acheter un CD dans ce magasin, j'ai vu qu'ils cherchaient une apprentie. C'était peu avant la fin de ma scolarité. J'ai postulé sans trop réfléchir. J'aimais bien ce travail, surtout le contact avec la clientèle. J'aurais pourtant préféré faire un métier en relation avec la petite enfance, mais je ne voulais pas demander à ma maman, qui était seule avec trois enfants, de me payer des études. Elle l'aurait sans doute fait, mais c'était mon ressentir, ma décision.» C'est vrai que la jeune franc-montagnarde a très tôt su prendre ses responsabilités. Avant le divorce de ses parents, elle a connu une enfance marquée par un environnement familial très lourd, sur fond de violentes disputes. «Je me réfugiais dans l'écoute de la musique ou en partant me ressourcer et méditer sur une sorte de perchoir que j'avais fabriqué sur un arbre voisin.» Et puis il y avait les copains, les copines, le scoutisme et surtout, l'athlétisme. Elle brilla particulièrement dans le saut en longueur, décrochant, vers 15 ans, le titre de championne romande de sa catégorie. Et encore dans le sprint (championne régionale) et le volleyball où elle évolua en 2e ligue à Saignelégier.
Les défis sportifs ont pimenté son caractère combatif dans l'engagement syndical. «Cela ne veut pas dire que je suis une va-t-en-guerre. Le respect est primordial. Pour être efficace comme déléguée syndicale il est nécessaire de s'intéresser aux gens. Comprendre l'ouvrier et comprendre le patron permet de trouver ensemble des solutions satisfaisantes pour tous. Le but est que l'entreprise "tourne" et que les employés soient à l'aise et respectés. La force de conviction et la détermination peuvent faire aboutir nos revendications.» Preuve avec la nouvelle CCT de l'horlogerie: «Notre volonté et notre unité ont permis d'éviter que le patronat ne nous impose davantage de flexibilité.» La syndicaliste jurassienne plaide pour un label social: «La renommée d'une entreprise ne devrait pas seulement reposer sur sa marque et sur la qualité de ses produits mais aussi sur la manière dont elle traite le personnel, respecte les conditions de travail et le partenariat social.» La marque de l'humanité.


Pierre Noverraz

 

 

Edition n° 13 du 28 mars 2012

 
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