Marinaleda : un village, un combat, une terre
Fruit d'une lutte exemplaire pour que la terre appartienne à ceux qui la travaillent

Alors que la crise frappe durement le Sud de l'Espagne, un petit village andalou a réussi à briser les chaînes de l'exploitation. Après des années de luttes, son cœur bat aujourd'hui au rythme des plantations, des récoltes, des préparations des légumes issus de la terre conquise par les ouvriers et ouvrières agricoles.

Il y a plus de 30 ans, le petit village andalou de Marinaleda, situé dans la province de Séville, subissait un chômage endémique et une émigration massive. La lutte contre la misère entreprise par ses habitants, des travailleurs journaliers, a semé les graines d'une expérience inédite permettant au petit village de 2700 âmes de connaître aujourd'hui le plein emploi malgré la crise qui sévit alentours.
«Pour comprendre la situation en Andalousie, il faut savoir que 2% des propriétaires terriens possèdent 50% de la terre. Et que 500000 femmes et hommes sont des journaliers agricoles. Il n'y a pas qu'au Brésil qu'existe de telles disparités», a expliqué, le 17 avril dernier à Genève, Maria Carmen Garcia Bueno, membre de l'exécutif du SOC (Sindicato de obreros de campo). Ce syndicat des ouvriers agricoles est né dans le village de Marinaleda, en 1977, juste après la fin de la dictature franquiste. La syndicaliste était invitée par diverses organisations à l'occasion de la Journée internationale des luttes paysannes, une journée créée en 1996 à la suite du massacre de paysans sans terre au Brésil. Elle était placée cette année sous le slogan: «Halte à l'accaparement des terres, la terre à ceux qui la travaillent». Et c'est précisément pour parler du combat de tout un village pour obtenir le droit de travailler la terre que Maria Carmen Garcia Bueno avait fait le déplacement.

Grève de la faim contre la faim
«En 1978, nous avons mené la première occupation d'une terre privée. Après deux jours, nous avons été délogés avec une énorme répression de la Garde civile. Les leaders du SOC ont été emprisonnés», a raconté la syndicaliste à un public nombreux et attentif. «En 1980, 700 habitants ont mené une grève de la faim pendant 13 jours pour obtenir des fonds publics contre le chômage. Puis nous avons découvert qu'une loi, abandonnée dans un tiroir, permettait d'exproprier une terre irriguée et non cultivée.» Forts de cette trouvaille, en 1984, les habitants du village occupent, durant 30 jours et 30 nuits, un barrage pour exiger l'irrigation du domaine de los Humosos appartenant au duc de l'Infanto, grand propriétaire terrien. «Comme rien ne bougeait du côté du gouvernement, socialiste à l'époque, l'assemblée a décidé qu'un groupe de femmes irait au Coto Doñana, réserve où Felipe Gonzalez passait ses vacances, pour lui demander de recevoir les journaliers. Grâce à cette action, nous avons obtenu d'être entendus au palais de la Moncloa. Il a fallu encore 8 ans et de nouvelles occupations et actions publiques, par exemple avant l'exposition universelle de 92 à Séville, pour que la loi s'applique et que la terre soit expropriée.» Une mesure ayant permis de mettre à disposition des journaliers de Marinaleda les 1200 hectares du domaine de los Humosos.

Travail collectif
Le travail de la terre a pu démarrer en 1997 avec la culture d'artichauts, de poivrons rouges, de fèves, d'olives. Des usines de conditionnement et une huilerie ont ensuite été construites, accroissant le nombre de places de travail collectives. L'ensemble du village est impliqué dans les travaux du sol et des coopératives. Les décisions sur les tâches à effectuer se prennent en assemblée générale. Les avis de travail sont ensuite annoncés dans les rues par un véhicule muni d'un haut parleur. Le village est lui aussi géré par des assemblées, autour de son maire, Juan Manuel Sanchez Gordillo, du SOC et du Collectif unitaire des travailleurs, en poste depuis plus de 30 ans. Des logements construits par les travailleurs eux-mêmes sur des sols expropriés sont mis à disposition des familles pour 15 euros par mois. L'entretien du village est effectué par les habitants, lors de dimanches rouges.
Maria Carmen Garcia Bueno s'engage aussi pour d'autres causes, comme l'amélioration des conditions de travail dans les cultures de fraises ou l'occupation actuelle par des journaliers sans emploi de la ferme de Somontes, une propriété appartenant à l'Etat andalou (voir L'ES du 21 mars) qu'ils ont commencé à exploiter. Les autorités d'Andalousie ont décidé de mettre en vente et d'offrir aux spéculateurs les terres agricoles publiques. Et menacent aujourd'hui d'expulsion imminente* les occupants de Somontes.

La terre, à ceux qui la travaillent
La syndicaliste a encore dévoilé les dessous de la Politique agricole commune de l'Union européenne qui subventionne les grands propriétaires terriens selon les surfaces qu'ils possèdent. «La duchesse d'Alba touche 6 millions d'euros par an pour ses 37000 hectares qu'elle ne cultive pas. Et elle ose prétendre que les ouvriers agricoles ne veulent pas travailler!» Et la militante de réaffirmer: «Nous, au SOC, nous sommes contre la propriété de la terre. La terre c'est comme l'air et l'eau, elle est utilisée par les gens et doit appartenir à ceux qui la travaillent.»

Sylviane Herranz


* Pour plus d'informations, en espagnol, et pour envoyer des messages de soutien: www.sindicatoandaluz.org


Rencontres avec le maire

Juan Manuel Sanchez Gordillo, maire de Marinaleda, sera présent en Suisse cette fin de semaine. Il participera à des soirées débat durant lesquelles le film «Marinaleda, un village en utopie», de Sophie Bolze, sera projeté.
Fribourg: jeudi 26 avril à 19h au centre Fries, rue G. Techtermann 8.
Lausanne: vendredi 27 avril à 20h à Pôle-Sud, rue J.J. Mercier 3.
Neuchâtel: samedi 28 avril à 17h à la Maison des Associations, rue Louis Favre 1.

 

 

Edition n° 17 du 25 avril 2012

 
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