Fermeture de Merck Serono: après le choc, la colère
Deux jours après l'annonce de la suppression de 1250 emplois des employés amers, commentent la nouvelle

Séisme à Genève: bien qu'ayant augmenté les dividendes de ses actionnaires, Merck Serono a annoncé, le 24 avril, la fermeture de son site et la suppression de 1250 emplois. 500 personnes perdront leur travail alors que 750 autres se verront proposer un autre poste à Darmstadt, Boston, Pékin ou, pour 130 d'entre eux, dans le canton de Vaud. Canton où 80 emplois sont aussi sur la sellette. Exclu dans un premier temps de la consultation, Unia a organisé la résistance. Vendredi, 423 salariés ont mandaté le syndicat à Genève et des assemblées ont eu lieu ce lundi en terre vaudoise.

Ambiance pour le moins morose ce 26 avril dernier à l'heure de la pause devant l'entreprise Merck Serono à Genève. Deux jours après l'annonce de la fermeture du site et de la suppression de 1250 emplois, la nouvelle n'a de loin pas été digérée. Et l'immense bâtiment vitré de l'entreprise semble avoir d'un coup perdu de son prestige. Visages fermés, tirant nerveusement sur leur cigarette, des femmes déclinent l'invite à témoigner de leur situation. «Nous sommes sous le choc. C'est trop violent pour en parler», lance l'une d'entre elles pour solde de toute conversation. Mais non sans accepter le tract distribué par des représentants d'Unia qui ont prévu d'organiser, le lendemain soir, une assemblée du personnel (voir encadré) et informent les employés de leurs droits. Plus loin, deux collaborateurs travaillant au département de la recherche acceptent de livrer leurs commentaires, sous couvert d'anonymat. Et pour cause, les noms des personnes qui subiront un licenciement sec, 500 d'entre elles à Genève, n'ont pas encore été communiqués. Quant aux 750 autres, elles devraient se voir proposer un autre poste à Darmstadt (Allemagne), Boston (Etats-Unis), Pékin (Chine) ou dans le canton de Vaud où le géant pharmaceutique compte des unités de production.

Repartir de zéro...
«Nous saurons dans trois semaines qui bénéficiera de cette opportunité», précise l'un des deux hommes non sans relever que, le cas échéant, seul un transfert aux Etats-Unis serait envisageable pour lui. «Je pourrais imaginer travailler à Boston mais pas ailleurs», relève ce Parisien d'origine, 43 ans, travaillant depuis six ans chez Merck Serono après que la multinationale ait racheté l'entreprise française qui précédemment l'employait. Un point de vue partagé par son collègue, un Genevois de 27 ans. «Boston serait une proposition acceptable car je maîtrise l'anglais. Mais il sera difficile de convaincre ma famille de s'en aller», relève ce jeune homme marié et père de deux enfants en bas âge. «Notre réseau social est à Genève. Mon épouse travaille ici. Il faudrait recommencer à zéro.» Le déplacement en terre vaudoise prévu pour 130 collaborateurs n'entre pas en ligne de compte pour les deux collègues, les tâches n'étant pas de même nature. Et Pékin? Le duo balaie l'idée sans hésitation. «Impensable, et pas seulement pour une question de salaire (ndlr: la direction a précisé qu'elle pratiquerait les barèmes locaux en vigueur) mais aussi d'environnement.»

Indécent
Si les deux hommes s'attendaient à des licenciements, ils n'ont jamais pensé qu'ils seraient d'une telle ampleur et encore moins que le site fermerait. Merck Serono a justifié cette décision par la nécessité de «maintenir sa position concurrentielle au niveau mondial sur un marché en mutation rapide et pour assurer l'avenir à long terme de la société». Pour ce faire, l'entreprise a opté pour la suppression pure et simple de son quartier général genevois, estimant qu'il faisait doublon avec celui de Darmstadt où elle a aussi son siège. La société a pourtant, une semaine avant, annoncé avoir fait de confortables bénéfices (voir encadré) et augmenté de 20% les dividendes de ses actionnaires. «On aurait dû être actionnaire», ironise le jeune homme. «C'est à la limite de l'indécence», poursuit-il alors que son collègue relève que même si de nouvelles molécules n'ont pas été trouvées comme celles présentes dans le Rebif - médicament phare de la société dans le traitement de la sclérose en plaques qui a largement contribué à la fortune de Merck Serono - l'argent continue à rentrer. Quoi qu'il en soit, les deux collègues ont affirmé qu'ils participeraient à l'assemblée du personnel non sans toutefois prévenir que, dans l'entreprise, c'est plutôt le chacun pour soit qui prévaut.

Vive les multinationales!
«C'est incompréhensible. Je ressens de la colère», lance une femme qui accepte de donner son avis sous réserve, elle aussi, qu'on ne la nomme pas. «L'absence de découverte de nouvelles molécules fait partie des risques de la recherche. Nous ne sommes pas des magiciens. Il faut du temps», affirme la quadragénaire également affectée au département recherche. «Un transfert? Eventuellement à Boston. Je ne suis pas en mesure de cracher dans la soupe. Mais ce sera difficile. J'ai une famille. Pour l'instant, j'accuse le coup et je prépare mon curriculum vitae.» Et la collaboratrice de Merck Serono de saisir un tract d'Unia avant d'exprimer son dégoût de la situation en évoquant les bénéfices «spectaculaires» du groupe. «Les autorités devraient pouvoir intervenir dans des cas comme celui-ci. Et pas seulement à Genève. Partout dans le monde.» Sera-t-elle prête, elle, à se mobiliser? «Oui... Mais je me demande s'il est vraiment possible pour nous d'agir alors que la ville de Genève a annoncé ne pas pouvoir empêcher la fermeture du site.»
Interpellée alors qu'elle part manger, une jeune Bretonne, employée dans le secteur de la chimie depuis trois ans, relève de son côté qu'elle n'envisage pas d'être délocalisée. «J'irai chercher un poste ailleurs. Jusqu'au prochain licenciement. Vive les multinationales!», conclut-elle, énervée. Alors que deux jeunes, tendant l'oreille au passage, lancent, sans s'arrêter: «Ce qui se passe dans notre entreprise est une honte. C'est vraiment écœurant.»

Sonya Mermoud

 

La résistance s'organise

Vendredi, une assemblée du personnel organisée par Unia a regroupé 423 employés de Genève. Côté vaudois, deux autres assemblées étaient convoquées par le syndicat lundi passé à Aubonne et Corsier-sur-Vevey

Au lendemain de l'annonce, le 24 avril dernier, du plan de restructuration qualifié de «véritable tremblement de terre» par Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia Genève, le syndicat s'est mobilisé. Distribution de tracts devant l'entreprise invitant les employés à participer à une assemblée du personnel et informations: les représentants d'Unia n'ont pas perdu de temps. Et ce quand bien même Merck Serono a décidé de les exclure de la procédure de consultation. «Nous avons essuyé un refus net. Un rejet qui confirme la politique antisyndicale de cette entreprise, qui n'est pas soumise à une convention collective de travail et ne compte pas de commission du personnel», s'est indigné Alessandro Pelizzari, estimant que cette procédure relevait de la «farce». Et pour cause. Les collaborateurs du groupe ont été invités à s'exprimer via un site Internet. «Plus de 1000 personnes devraient faire part de leurs idées à la direction qui se chargera de les synthétiser... C'est un gag», a renchéri Yves Defferrard, responsable du secteur industrie d'Unia Vaud, lui aussi impliqué dans le dossier puisque 80 postes seront biffés dans les unités de production vaudoises du groupe.
Mais si on craignait une réaction mitigée des collaborateurs de Merck Serono - où le taux de syndicalisation est très bas et la culture de mobilisation guère développée - l'assemblée du personnel conduite vendredi soir à Genève a prouvé le contraire. A l'appel d'Unia, les 423 personnes présentes ont manifesté par leur nombre la volonté de se battre contre la fermeture du site genevois. Le personnel a mandaté le syndicat pour le seconder dans la procédure de consultation et élu une commission d'entreprise chargée de le représenter. Cette commission est pour l'heure constituée de sept femmes et de six hommes. Un comité d'action de onze personnes, chargé de mobiliser les collègues au sein de l'entreprise, a également été élu. D'ores et déjà, une forte présence était prévue lors du cortège du 1er Mai.

Premiers résultats
L'assemblée a aussi défini ses revendications, présentées lundi par la délégation du personnel et Unia à la direction. Ces revendications ont toutes été acceptées, à l'exception du report du terme de la consultation, prévu le 16 mai. Mais la direction s'est engagée à prolonger celle-ci si les travaux n'ont pas abouti. Le personnel a ainsi obtenu que ses représentants puissent se réunir durant le temps de travail et dans les locaux de l'entreprise, que toutes les informations nécessaires à la consultation leur soient fournies et qu'Unia puisse les accompagner.
Des assemblées se sont également réunies lundi en fin d'après-midi, alors que nous mettions sous presse, à Aubonne et à Corsier-sur-Vevey.

SM



Dividendes augmentés de 20%!

L'annonce de la suppression de 1250 emplois à Genève et 80 dans le canton de Vaud est intervenue une semaine après que Merck Serono ait fait part de la bonne santé financière du groupe. Lors de sa récente assemblée générale, le président du conseil d'administration, Karl-Ludwig Kley, s'est réjoui de l'augmentation du chiffre d'affaires et des bénéfices du groupe en 2011, soit 1,136 milliards d'euros et 1,4 milliard de liquidités. Profit qui se traduit, pour les actionnaires, par une hausse de 20% de leurs dividendes. De quoi susciter la colère d'Unia qui fustige aussi la promotion économique des cantons de Genève et de Vaud. «On offre des allégements fiscaux aux entreprises sans exiger de contreparties», se fâche Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia Genève. Et de déplorer cette politique qui vise à attirer des multinationales avec des cadeaux fiscaux sans exiger la conclusion de convention collective de travail et de compensations en matière d'emploi. Selon certains politiques, un remboursement ne serait toutefois pas exclu.

SM

 

 

Edition n° 18 du 2 mai 2012

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page