Combler le fossé des inégalités
L'engagement syndical pour de meilleurs salaires et l'exigence d'une fiscalité plus juste sont la clé d'un rééquilibrage

Une nouvelle étude de l'Union syndicale suisse confirme que les écarts entre les revenus continuent de se creuser en Suisse. Les gros revenus augmentent beaucoup plus que les autres et la politique fiscale avantage les privilégiés. Les syndicats sont en première ligne pour combattre ces inégalités, sur le front des conventions et des salaires minimums. Et sur celui de la justice fiscale.

En Suisse, les écarts entre les revenus continuent à se creuser. C'est ce qui ressort d'une récente étude de l'Union syndicale suisse (USS) présentée à la presse la semaine dernière à Berne. Cette étude montre qu'après déduction du renchérissement, une famille aisée (plus de 17200 net par mois) a vu en dix ans (2000 à 2010) son revenu annuel augmenter de 15000 francs, alors qu'une famille gagnant 3900 francs n'a bénéficié que d'une augmentation de 1300 francs par an, au cours de cette même période. Les ménages d'une personne de condition modeste ont pour leur part perdu 1300 francs.
Conséquence: environ un ménage sur quatre avec enfant (26%), n'a pas les moyens de faire face à des dépenses imprévues, comme par exemple les frais de dentiste. «Le creusement des écarts de revenus tient principalement à l'explosion des très hauts salaires et non au recul des bas salaires», explique Vania Alleva, vice-présidente de l'USS et membre du comité directeur d'Unia. Elle souligne que les efforts syndicaux portant sur l'augmentation des salaires minimaux ont permis d'améliorer les choses, comme on le constate notamment dans l'industrie textile ou l'on est passé de 2365 francs en 1998 à 3385 francs en 2010 (+43%), dans l'hôtellerie-restauration où la progression a été de 44% pendant cette même période ou chez les détaillants comme Coop où elle a grimpé de 37% à 48%, selon les qualifications.

Imposer des salaires minimums
Les syndicats sont en première ligne dans la lutte contre l'accroissement des disparités salariales. Sans leur engagement dans les campagnes contre les bas salaires et dans les négociations conventionnelles, le fossé serait encore plus large. Vania Alleva constate qu'en Suisse, «la fermeté syndicale et notre combativité ont porté leurs fruits ces dernières années. Le plus souvent acceptables, les accords salariaux que nous avons obtenus dans les CCT prouvent qu'en insistant, des améliorations régulières sont possibles.» Les statistiques montrent en tout cas qu'entre 1999 et 2009, les salaires des branches soumises aux CCT enregistrent une progression supérieure en moyenne de 7% aux autres rémunérations. «Les syndicats doivent par conséquent s'engager pour augmenter le taux de couverture des CCT.» Aujourd'hui en effet, seuls 50% des salariés y sont soumis. Et 20% des conventions sont dépourvues de toute référence à un salaire minimum.

Pour une justice fiscale
Pour réduire les écarts et prévenir le dumping, il s'agit également de se diriger vers des salaires minimums adaptés aux spécificités des branches et des qualifications mais aussi d'imposer un plancher légal de 22 francs l'heure, comme le demande l'initiative des syndicats sur les salaires minimums.
La lutte que mènent les syndicats contre la politique des profits à court terme et pour la justice salariale va de pair avec leur engagement aux côtés des forces sociales du pays qui se battent pour une redistribution plus équitable de la fortune, via la justice fiscale et la limitation des bonus et des gros privilèges. Le président de l'USS, Paul Rechsteiner, rappelle que ces injustices ne sont pas «une loi de la nature», mais le résultat de décisions et d'orientations politiques. «En matière de politique fiscale, la spirale des baisses sans fin d'impôts en faveur des hauts revenus et des grandes fortunes doit être stoppée.» A titre d'exemple, l'économiste en chef de l'USS, Daniel Lampart, cite pour sa part le scandale de la deuxième réforme de l'imposition des entreprises qui n'a finalement profité qu'aux gros actionnaires. «Les 5% des plus riches ont vu leur impôt sur le revenu baisser de presque 400 millions de francs.» Pour Paul Rechsteiner, «la politique fiscale doit revenir aux principes élémentaires inscrits dans la Constitution fédérale, à savoir une imposition en fonction de la capacité économique. En lieu et place de nouvelles baisses d'impôts en faveur des entreprises, il faut corriger certaines choses comme le propose, par exemple, l'initiative pour un impôt fédéral sur les successions, soutenue par les syndicats.» Le président de l'USS ajoute qu'il serait également judicieux d'introduire un impôt sur les bonus, dans le sillage de l'initiative contre les rémunérations abusives.
En Suisse comme ailleurs, la taxation des plus riches donne lieu aux jérémiades des privilégiés qui se disent victimes d'une croisade contre les superriches. Comme si leurs revenus souvent insensés n'étaient que le fruit de leur mérite. Ils oublient que le «trop peu» des uns est le plus souvent la conséquence du «trop-plein» des autres.

Pierre Noverraz


Ce que veulent les syndicats

L'USS préconise une série de mesures pour combler les écarts salariaux:

- Appliquer une politique salariale visant à réduire les inégalités grâce à des syndicats forts ainsi qu'introduire des salaires minimums spécifiques selon les qualifications et un salaire minimum absolu de 22 francs de l'heure.
- Abandonner la politique salariale individualisée avec versements de bonus, pour passer à des systèmes salariaux classiques avec des hausses générales des salaires.
- Mener une politique active en matière de formations initiale et continue en faveur des salariés ordinaires.
- Renforcer l'imposition en fonction de la capacité économique; l'Etat doit puiser ses ressources là où elles se trouvent, soit chez les hauts revenus et les grandes fortunes; il est urgent de limiter l'application du principe de l'apport en capital de la deuxième réforme de l'imposition des entreprises.
- Instaurer un financement de l'assurance maladie plus juste et dépendant du revenu; à court terme, via une hausse des moyens mis à disposition pour réduire les primes des caisses maladie.

USS

 

 

 

 

Edition n° 18 du 2 mai 2012

 
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