Enfant travailleur et fier de l'être
Du haut de ses 13 ans, Danierick partage ses journées entre travail, études et communication sur les droits de l'enfant

Du haut de ses 13 ans, Danierick Joël Duarte Sobalvarro partage ses journées entre travail, études et communication sur les droits de l'enfant. Il est en Suisse pour une série de débats

C'est un petit bonhomme, casquette sur la tête, qui nous reçoit avec une bise chaleureuse. Trois, à la Suisse, alors qu'il vient d'arriver de son Nicaragua natal - invité par l'ONG E-Changer pour une série de conférences - où la coutume ne prévoit qu'un seul baiser. L'esprit vif, l'adolescent apprend vite. Il dit même déjà comprendre un peu le français. A l'aise, il répond aux questions en englobant toujours ses camarades, enfants travailleurs et collègues de l'association Tuktan Sirpi, avec qui il réalise des émissions de radio et de télévision axées sur les droits de l'enfant à Jinotega, ville de 70000 habitants tout au nord du pays. En tout bon journaliste qu'il rêve de devenir, il avoue trouver plus facile de poser les questions que d'y répondre. C'est donc avec pudeur qu'il parle de son quotidien.
«Je travaille depuis mes 10 ans, parce que ma maman avait besoin de mon aide. Elle a perdu son travail de domestique et a donc commencé à faire des tortillas.» Depuis, le jeune Danierick se lève chaque matin à 4 heures pour moudre le maïs, aller chercher l'eau au puits collectif, puis vendre les tortillas au marché. Ensuite il se rend à l'école de 7h à 12h et à l'association Tuktan Sirpi l'après-midi. Un quotidien dense, hormis le dimanche où il aime regarder la télévision, jouer à la Nintendo ou au football, comme tous les jeunes de son âge. Un âge qui oscille au fil de la discussion. Enfant lorsqu'il joue avec son verre, adolescent dans sa manière de porter fièrement sa nouvelle casquette offerte par la radio fribourgeoise lors d'un interview le matin même, voire adulte lorsqu'il parle de l'importance de sensibiliser les parents aux problèmes de la jeunesse. Car, au fil des émissions, c'est la prévention des violences, des problèmes d'addiction ou d'exploitation qui est débattue par Danierick et ses camarades du secteur de communication de Tuktan Sirpi. A Jinotega, il y a comme un renversement: ce sont les jeunes qui éduquent leurs aînés.

Le travail, un moindre mal
Dans ce pays où des enfants vivent dans la rue, ont des problèmes de malnutrition, et où le droit à la scolarité n'est pas acquis, le travail des enfants passe pour un moindre mal. «Au Nicaragua, ce n'est pas possible de l'éradiquer, à cause de la pauvreté et aussi de l'irresponsabilité paternelle», indique celui dont le père a fui avant même sa naissance. «Mais il faut lutter contre l'exploitation des enfants qu'on fait travailler 25 heures sur 24», lance-t-il sans perdre son humour. A ses côtés, Lydia Palacios Chiong, directrice de Tuktan Sirpi, acquiesce en silence.
«Je me sens bizarre sans travailler. Et puis cela m'ouvre des portes, j'apprends à connaître des gens, à négocier», ajoute Danierick. A la question de savoir s'il ne préférerait pas simplement étudier et jouer comme les enfants suisses, il relève avec le sourire: «Si la vie était si facile, oui, pourquoi pas, mais la réalité au Nicaragua n'est pas ainsi.» Il avoue toutefois que 4 heures du matin, c'est trop tôt, mais dit aimer son travail. Son unique plainte: les remarques parfois acerbes et grossières des clients du marché. «Souvent des gens se sentent importunés par les enfants travailleurs et leur crient de s'en aller, ou même d'aller se laver...»
Lydia Palacios Chiong renchérit: «Beaucoup d'adultes prennent l'enfant comme un objet, et d'autant plus si c'est un enfant travailleur, mais les perceptions, grâce à la sensibilisation des adultes, changent peu à peu.»

La parole aux enfants
Corinne Duc Barman, «coopéractrice» de l'ONG suisse E-Changer qui travaille dans l'association Tuktan Sirpi depuis deux ans, ajoute: «Si l'on en croit les chiffres, la maltraitance des enfants de moins de 10 ans est pareille en Suisse qu'au Nicaragua. Ici, c'est seulement davantage caché. Bien sûr, si la question de la survie ne se pose pas chez nous, je me demande où sont les espaces de parole et de participation civile des enfants suisses?» Ayant rendu visite à une classe d'un collège fribourgeois, Danierick témoigne aussi de son étonnement face à l'ignorance de ses contemporains sur les droits de l'enfant.
Car à Jinotega, grâce à Tuktan Sirpi, la parole s'est libérée. A coup d'émissions, de rencontres et de débats, les jeunes tiennent entre leurs mains les clés du changement. «Avec l'association, j'ai perdu ma timidité et ma difficulté à parler», lance Danierick. «Maintenant, je connais mes droits, je sais exposer mes opinions, utiliser un micro, une caméra...» D'ailleurs, c'est lui qui sort le premier son appareil photo pour immortaliser ses interlocuteurs. «Je vais réaliser un petit reportage ici en Suisse», explique celui qui a été élu par ses camarades du secteur de la communication de l'association pour participer à ce voyage de trois semaines avec pour but de sensibiliser la population suisse aux réalités de son pays à travers des conférences et des débats (lire en page 8). Toute une aventure pour ce jeune homme, décidément sans âge.


Aline Andrey

 

Edition n° 18 du 2 mai 2012

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page