Le modèle horloger fête ses 75 ans
Un nouvel ouvrage emmène ses lecteurs dans les coulisses d'une convention collective, fondatrice de la paix du travail

En 1937, la première convention de paix du travail était signée dans l'industrie horlogère. Une paix du travail qui n'a pas empêché des améliorations considérables pour les salariés, faisant aujourd'hui de cette convention l'une des plus progressistes du pays. A l'occasion de ses 75 ans, Jean-Claude Rennwald, responsable jusqu'à récemment de la branche à Unia, et Jean Steinauer, historien, apportent un regard syndical sur son histoire, passée et actuelle.

La première convention collective de travail de l'industrie horlogère a été signée le 15 mai 1937. A l'occasion de son 75e anniversaire, qui sera célébré le 15 mai prochain par les partenaires sociaux à Neuchâtel, les Editions L'Evénement syndical publient un livre sur ces trois quarts de siècle de «révolutions silencieuses», comme le notent ses auteurs. Des révolutions réalisées malgré la clause de paix du travail contenue dans cette convention, une clause faisant d'elle la convention fondatrice du partenariat social propre au système helvétique. La convention des machines, autre convention phare à ce titre, n'a été signée que deux mois plus tard, le 19 juillet 1937.
L'ouvrage du syndicaliste Jean-Claude Rennwald et de l'historien Jean Steinauer, «Le modèle horloger. 1937-2012: les rouages d'une révolution», apporte un regard syndical sur l'histoire sociale, économique, politique de cette convention, l'une des plus progressistes de notre pays. En invitant les lecteurs à un «voyage à l'intérieur d'une négociation collective», le livre lève aussi un pan de voile sur un monde inconnu du public et même des syndiqués. Enfin, pour aider ces derniers et toutes les personnes concernées à s'orienter dans les méandres de la convention, l'ouvrage se transforme, au gré d'un abécédaire étoffé, en guide pratique.
La sortie de ce livre coïncide, à quelques jours près, avec le départ à la retraite de Jean-Claude Rennwald, responsable de l'horlogerie à Unia. Une retraite souhaitée par cet homme qui s'est battu afin que d'autres puissent se retirer du monde du travail plus tôt. Une retraite ayant débuté le 1er Mai à Moutier, où le syndicaliste, après son discours, a reçu une belle et poignante ovation de la part des travailleuses et des travailleurs présents.
Jean-Claude Rennwald restera toutefois, jusqu'au printemps 2013, à la présidence de L'Evénement syndical, hebdomadaire qu'il a largement contribué à fonder il y a 14 ans, et qui a été un premier pas vers la fusion syndicale ayant abouti à la création d'Unia.
Engagé en 1990 comme rédacteur à la Lutte syndicale, journal de la FTMH, Jean-Claude Rennwald a été nommé 5 ans plus tard comme responsable de la branche horlogère du syndicat. A ce titre, il a participé à quatre renouvellements de la convention collective, le premier avec Christiane Brunner, alors présidente de la FTMH, et les trois suivants comme responsable de la délégation de négociation, pour la FTMH puis Unia.
Jean-Claude Rennwald évoque ici ce «modèle» dont il prend congé.


Questions/Réponses

Ce livre paraît au moment où vous prenez votre retraite, y a-t-il une volonté de transmettre un «héritage» militant?
C'est une des raisons. Je regrette qu'il reste assez peu de choses sur le savoir syndical. La transmission s'est toujours faite de façon orale, sur le tas. A une époque où les gens ne font plus forcément carrière dans le syndicat, je pense qu'il est important de laisser des traces matérielles. Et ce livre n'est pas seulement lié au 75e anniversaire de la convention, mais il est aussi très actuel, en lien avec l'entrée en vigueur de la nouvelle convention collective le 1er janvier 2012.

Que représente pour vous ce 75e anniversaire de la CCT horlogère?
J'y vois trois quarts de siècle de progrès sociaux et d'innovation presque continus. Ce qui permet peut-être de comprendre que l'horlogerie est, parmi les branches de l'industrie, celle qui se porte le mieux du point de vue du recrutement. Je pense que la CCT et le partenariat social qu'elle a mis en place participent à la réussite de la branche. Je ne suis pas opposé à des bagarres, à la grève, mais si l'on peut utiliser la voie du dialogue, c'est bien. Et cela a toujours fonctionné dans l'horlogerie.

Durant ces années, il y a pourtant eu des moments conflictuels?
Le plus dur a été durant la crise du milieu des années 70 où la branche a perdu 2/3 de ses emplois. Et La Chaux-de-Fonds par exemple, le quart de ses habitants! Les emplois horlogers sont passés de 90000 à presque 30000. Aujourd'hui, nous sommes autour de 50000. La convention n'a néanmoins jamais cessé d'exister. Il y a bien sûr eu des conflits, comme chez Bulova à Neuchâtel et plus récemment chez Franck Muller à Genève, mais ces événements n'ont pas porté à conséquence sur la convention.

L'horlogerie se porte aujourd'hui à merveille. N'est-ce pas aussi dû au savoir-faire helvétique?
Durant la crise, de mi-2008 à fin 2009, plus de 4000 emplois ont été supprimés. Mais ce qui est positif aujourd'hui, c'est que durant ces 25 dernières années, il y a eu une forte croissance des employés qualifiés, grâce notamment à l'effort des employeurs mais aussi, dans une certaine mesure, à l'engagement du syndicat pour la formation. En cas de difficultés, les gens formés arrivent mieux à retrouver un emploi. Autre point positif, l'image négative de l'horlogerie après la crise des années 70 est aujourd'hui derrière nous. 

Votre ouvrage porte un accent particulier sur la nouvelle CCT. Pour quelle raison?
La nouvelle convention contient des résultats extrêmement intéressants, comme l'augmentation des allocations familiales ou celle de la part patronale aux primes des caisses maladie, qui passe à 160 francs pour les adultes et 60 francs pour les enfants. Un acquis unique dans le secteur privé. Il y a également le passage de 3 à 5 jours du congé paternité, même s'il faudrait bien davantage. Et le point le plus important concerne la retraite.
Nous avions déjà, depuis 2004, la possibilité de partir un an plus tôt, avec une rente pont AVS payée intégralement par l'employeur. Et là, nous avons obtenu une retraite modulée, permettant de réduire son temps de travail jusqu'à 20% deux ans avant l'âge légal de la retraite, et jusqu'à 40% un an avant. Dans les deux cas, l'employeur verse le 50% de la perte de salaire résultant de la diminution du temps de travail. Ce qui revient par exemple à travailler 3 jours tout en étant payé 4 jours dans le 2e cas de figure. La retraite anticipée m'est apparue ces dernières années comme un besoin vital pour les salariés, plus que la réduction du temps de travail en dessous des 40 heures, prévues par la CCT.

La CCT de l'horlogerie a été la première convention de paix du travail. Le «modèle horloger» est-il encore possible alors que le partenariat social est mis à mal dans certaines branches?
Dans l'horlogerie, le partenariat est encore possible, même s'il faut se reposer la question à chaque renouvellement de convention. Le patronat y est plus ouvert que la moyenne. Nous avons aussi un taux de syndiqués d'environ 20%, taux plus élevé que dans les autres branches. Dans les machines, c'est beaucoup plus dur, sans parler du bâtiment. Mais on ne peut pas établir de règles générales, même s'il est vrai que le climat est différent aujourd'hui. Le dernier renouvellement a été le plus difficile des quatre que j'aie fait. Nous l'avons débuté en 2010 alors que la délégation patronale était encore dans l'ambiance de la crise. Et l'on a senti également que les patrons souhaitaient plus de flexibilité dans les horaires et le temps de travail. Nous avons pu rejeter cette offensive, mais cela risque bien d'être l'un des points cruciaux du prochain renouvellement.

Propos recueillis par Sylviane Herranz

 


Aux origines de la première convention de paix du travail

Dans la partie historique du livre, Jean Steinauer, ancien journaliste devenu historien, retrace l'origine de la première Convention collective nationale de l'horlogerie née le 15 mai 1937, sa portée et son développement. Il rappelle que cette convention s'est construite au carrefour de trois histoires, celle des relations sociales et du mouvement ouvrier en Suisse, celle de l'horlogerie avec ses aspects techniques et économiques, et celle des institutions politiques. Il évoque les tensions au sortir de la première guerre mondiale, la grève générale de 1918, puis les années de crise ayant culminé après le krach boursier de 1929.
On y découvre les tendances corporatistes de la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH) - ancêtre de la FTMH, devenue Unia - et les appels du pied au Conseil fédéral pour qu'il intervienne dans la réglementation des conditions de travail. Mais ce n'est qu'après avoir été sollicité par le patronat que le gouvernement entre en scène, en mai 1937. Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est une grève, déclenchée le 22 mars 1937 par une septantaine d'ouvrières d'une fabrique biennoise de cadrans, pour une augmentation salariale. Face au refus patronal d'entrer en matière, la grève s'étend à toutes les fabriques de cadrans de Bienne et La Chaux-de-Fonds. Le 11 mai, les patrons décident du lock-out et ferment les ateliers en grève. Le 14 mai, la FOMH et les représentants patronaux se réunissent à Berne à la demande du président des patrons. Un projet de convention, rédigé par les services du conseiller fédéral Hermann Obrecht, est discuté. Après toilettage, le texte est signé le lendemain, à Neuchâtel. Outre l'article sur la paix du travail, cette convention prévoit notamment une augmentation des salaires et 6 jours de vacances par année, soit une semaine.
Depuis, de nombreux progrès ont été obtenus, pas à pas. Une 2e semaine de vacances est acquise en 1946, des jours fériés payés suivront. Les 5 semaines pour tous et une 6e pour les plus de 50 ans seront conquises en 1997. Du côté des horaires de travail, on assiste à une réduction progressive, de 48 heures hebdomadaires en 1937 à 40 heures dès 1988. De nombreux autres acquis seront gagnés, au gré des renouvellements réguliers de la convention, tous les 5 ans pour les derniers.

SH

 

 

Edition n° 19/20 du 9 mai 2012

 
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