La photo, déclencheur de bonheur
Photographe professionnel, Julien Gregorio vient de publier un livre sur les squats genevois entre 2002 et 2012

S'il n'était pas professionnel de l'image, il serait ambulancier, «parce que c'est un métier où l'on se rend vraiment utile». Un travail que Julien Gregorio a eu l'occasion d'approcher à plusieurs reprises, le jeune homme de 34 ans étant depuis plusieurs années le photographe des Hôpitaux universitaires genevois (HUG). Une activité qu'il qualifie de passionnante. «J'effectue notamment des reportages dans différents services: chirurgie, pédiatrie, maternité, psychiatrie... J'apprécie beaucoup ce mandat, au cœur de l'humain, du social. Je m'y sens comme un poisson dans l'eau» affirme le Genevois, précisant qu'il n'a jamais tourné de l'œil lors d'opérations. «Derrière la caméra, il y a une certaine distance. Mais c'est parfois violent et difficile parce qu'on se sent inutile.» Une dernière appréciation toute relative, Julien Gregorio vouant nombre de ses travaux photographiques à un engagement social indissociable de sa démarche. La précarité, les problématiques liées au logement, la situation des personnes âgées en EMS, des requérants d'asile... Autant de sujets sur lesquels Julien Gregorio a posé son objectif. Dernier en date, qui a donné lieu à une publication*, les squats de la ville du bout du lac.

Entouré...
Ce recueil d'images réalisées entre 2002 et 2012 lève un pan de voile sur un monde marginalisé, souvent criminalisé, tout en évoquant, en filigrane, l'absurde de bâtiments laissés vides alors que la crise du logement a atteint son paroxysme et que les loyers explosent. Il montre aussi, avec pudeur et sensibilité, un autre mode de vie possible, communautaire, orienté vers l'essentiel. Une existence qui a séduit, deux ans durant, Julien Gregorio. «Ce que je retire de cette expérience? Le sentiment d'avoir été entouré dans une société où solitude et cloisonnage des appartements font partie de ses plus grandes misères. On y apprend le partage et le détachement aux choses. Le manque de confort et le froid ont tendance à souder les personnes» précise l'ex-squatter non sans relever aussi parfois l'égoïsme et les difficultés à trouver des consensus entre occupants. Des locataires discrets, que l'on aperçoit peu sur les photos de Julien Gregorio, qui s'est davantage attaché aux murs, aux objets, suggérant plus souvent leur présence que ne les montrant. Des ambiances où l'on devine la rudesse de ce type d'habitation mais également la créativité, l'amitié, l'humour que peut générer ce «vivre ensemble», au cœur d'installations de bric et de broc, entre solidarité et survie, alors que les expulsions menacent... Baladant son appareil dans 17 squats - dont seuls 2 ou 3 trois sont aujourd'hui encore debout - le Genevois a aussi immortalisé, en périphérie de la ville, des roulottes, alternatives à la disparition de bâtiments occupés, condamnés par les politiques. Il signe ainsi une véritable page de l'histoire de la cité de Calvin.

Photo voyeuse bannie
Outre son travail pour les HUG, des contributions ponctuelles pour les médias et diverses associations, Julien Gregorio est en train de fonder avec deux autres de ses pairs, une agence de photo baptisée Phovea. Vitrine de leurs travaux, essentiellement tournés vers des thématiques sociales, cette structure servira aussi à défendre une certaine «identité» du trio. «Sa définition? L'éloignement du "trop conceptuel, plasticien, léché", d'une esthétique froide, au profit d'une photographie plus simple, plus directe, tout en restant moderne», explique Julien Gregorio qui estime qu'une bonne image doit s'enrichir de l'œil du photographe. «Quel que soit le style, le sujet, le cliché est réussi quand on devine la présence de celui qui le prend.» Mais si appuyer sur le bouton de l'appareil fait partie des déclencheurs du bonheur du jeune homme, il s'interdit toute photo voyeuse. «Il y a une ligne que je ne franchis pas», affirme-t-il. Quant à ce qui accroche ou détourne son regard, la plage est grande. «Tout ce qui fait la beauté des êtres humains... et tout ce qui en fait leur laideur...»

Hors cadre
Positif, appréciant particulièrement son activité pour «la rencontre, les voyages intérieurs, et la découverte d'univers» qu'elle lui offre, Julien Gregorio ne prend guère de temps pour se ressourcer, sauf au côté de son fils de cinq ans. Aujourd'hui, il poursuit différents projets dont celui de réaliser, avec Luca Pattaroni, le sociologue qui a signé la postface de son livre sur les squats, un reportage sur les bidonvilles à Bombay. «Dans la continuité de ce recueil...», relève Julien Gregorio qui se dit plus ému par les êtres que par les paysages et révolté par l'égoïsme. Rien d'étonnant dès lors que cet indépendant, titulaire du diplôme de l'Ecole de photographie de Vevey, n'imagine pas tirer son autoportrait en solitaire. «Si je devais me prêter à ce jeu, je me représenterais au milieu de mes amis.» Et sans cadre. L'homme ne les aime pas. Quelle que soit leur nature...


Sonya Mermoud

* Squats, Genève 2002-2012, 126 p., Editions Labor et Fides. Disponible en librairie.

 

Edition n° 30/31 du 25 juillet 2012

 
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