Des sidérurgistes d'ArcelorMittal écoeurés
Des ouvriers dénoncent le tapis rouge déroulé par les organisateurs des JO à leur patron accusé de démantèlement

Alors que le géant sidérurgique ArcelorMittal ferme un à un les hauts fourneaux de ses sites industriels européens sous couvert de la crise, son patron investit des millions dans une tour pour les JO de Londres et se voit confier le port de la flamme olympique dans les rues de la capitale. Un acte jugé ironique, vivement dénoncé par les ouvriers.

Alors que les Jeux olympiques battent leur plein à Londres, tout le monde aura aperçu à la télévision ou dans la presse le symbole de ce grand événement sportif: l'immense tour en métal rouge «The Orbit» installée dans le parc olympique. Un cadeau de 18 millions d'euros gracieusement offert par le patron du groupe sidérurgique mondial ArcelorMittal, Lakshmi Mittal, octroyant à ce dernier au passage le privilège de porter la flamme olympique à travers les rues de la capitale le 26 juillet dernier. Pendant que le tapis rouge est déroulé à Mittal outre-Manche, sur le site de Florange, en Lorraine, les travailleurs de la firme attendent depuis un an de savoir quand l'activité des deux hauts fourneaux reprendra. En Belgique, où la fermeture de ces fours destinés à la fabrication de la fonte a été décidée, sa présence aux JO est vécue comme une insulte. Sans oublier Madrid, où la fermeture définitive des hauts fourneaux a été prononcée, ou encore le Luxembourg, où ceux de Schifflange sont à l'arrêt pour une durée indéterminée.

Les valeurs de l'olympisme remises en cause
Derrière une banderole qui affiche «L'acier lorrain vivra», six salariés membres de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) sont venus exprimer leur colère devant le siège du Comité international olympique (CIO) à Lausanne le 20 juillet dernier (voir notre édition du 25 juillet). «C'est une honte que ce magnat de la finance soit associé aux valeurs du sport et de l'olympisme alors qu'il a détruit des dizaines de milliers d'emplois, dénonce l'un d'eux. L'argent peut donc tout acheter.»
En signe de protestation contre cette «flamme de la honte», les ouvriers lorrains ont organisé une «flamme de l'espoir» dans la vallée de Florange portée par les travailleurs du site et leurs enfants.
CEO d'ArcelorMittal depuis la fusion d'Arcelor et de Mittal Steel en 2006, le multimilliardaire indien Lakshmi Mittal est devenu le N°1 de l'acier dans le monde. Cela n'a pas empêché la direction du groupe de mettre à l'arrêt plusieurs sites industriels en Europe en justifiant une baisse de la demande en acier depuis la crise de 2008. «On nous fait croire que le site n'est pas viable mais il l'est. L'objectif du groupe est de tuer la sidérurgie en France et en Europe car c'est beaucoup moins cher de produire de l'acier ailleurs, en Inde ou au Mexique par exemple», s'indignent les sidérurgistes de Florange.
Déterminés, ces derniers sont rentrés dans l'enceinte du CIO afin d'obtenir des réponses quant au choix de cet homme d'affaires pour porter la flamme. Un employé de l'administration a fini par les recevoir mais l'entretien s'est avéré stérile: «Je comprends vos inquiétudes et je suis navré de ce qui vous arrive mais je ne peux pas vous donner de réponse.»

Un avenir très incertain
Concrètement, le sort de la filière liquide du site lorrain dépend aujourd'hui d'Ulcos, un projet pilote de captage et stockage du CO2 produit par les hauts fourneaux visant à réduire de moitié le rejet dans l'atmosphère de dioxyde de carbone lié à la production d'acier. Ce pari ambitieux a été monté sur pied en réponse à un appel d'offres européen concernant les énergies renouvelables et les technologies sobres en carbone lancé en 2010. Ulcos devra donc être sélectionné parmi d'autres projets afin d'obtenir un financement. Or, à la mi-juillet, on apprenait que la Commission européenne avait retenu Ulcos mais qu'elle le plaçait en dernière position de son classement.
Déçus, les travailleurs ont du mal à percevoir l'avenir de la sidérurgie en Lorraine. La liste définitive des deux ou trois bénéficiaires sera dévoilée en octobre.

Manon Todesco

 



«La crise a bon dos!»

Benaissa Khachei, salarié chez ArcelorMittal et représentant CFDT, était présent pour protester devant le CIO à Lausanne. Interview

Quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette manifestation?
Nous sommes venus dénoncer le fait que Lakshmi Mittal participe à un événement tel que les Jeux olympiques alors qu'il assèche l'Europe de ses emplois. En six ans, il a tué 40000 emplois en Europe et 70000 dans le monde. C'est un financier qui ne jure que par la rentabilité et dont la stratégie est d'affaiblir l'Europe pour délocaliser et produire dans des pays low cost. Selon nous, c'est une honte qu'il porte la flamme olympique.

Aujourd'hui, quelle est la situation sur le site de Florange?
Les deux hauts fourneaux sont toujours à l'arrêt, avec des salariés au chômage partiel. La direction nous a promis le redémarrage de la production complète dès que la conjoncture s'améliorera... La crise a bon dos! Cela fait deux ans qu'on nous balade avec le projet de captage et stockage du CO2 Ulcos, qui est soi-disant le seul moyen de sauver et d'assurer la pérennité de cette partie du site, mais on vient d'apprendre qu'il est dernier sur la liste pour obtenir un financement de la Commission européenne.

Les employés gardent-ils le moral malgré cette annonce?
On nous a tenus en haleine avec Ulcos, tout le monde y croyait, mais maintenant nous craignons qu'on nous annonce la fin de la filière liquide prochainement. Et si cette partie ferme, nous savons très bien que dans quelques mois ou quelques années on nous annoncera la fermeture complète du site. Pourtant, la partie liquide est viable et rentable mais M. Mittal n'a pas investi un centime depuis la fusion des deux groupes. Sa stratégie est de démanteler petit à petit le site jusqu'à ce qu'il ne soit plus rentable et en faire un prétexte pour le fermer et produire ailleurs et moins cher.

Quels moyens d'action vous restent-ils?
Nous n'avons pas beaucoup de moyens de pression en France, c'est pour cela que nous interpellons d'autres pays et organisations européens.

Le changement de gouvernement est-il porteur d'espoir pour vous?
Oui, c'est signe d'espoir. Arnaud Montebourg, notre ministre du Redressement productif, a fait preuve de beaucoup de volontarisme. Cela dit, les lois ne permettent pas d'exproprier un patron, c'est pour cela que nous pensons que seul un consensus européen pourra faire bouger les choses.

Quelle a été votre réaction suite à l'annonce du groupe PSA Peugeot Citroën?
Nous nous dirigeons clairement vers une désindustrialisation de la France et de l'Europe.

Propos recueillis par Manon Todesco

 

 

Edition n° 32/33 du 8 août 2012

 
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