Le fauconnier est un esthète
Employé par l'Office du tourisme de Sion, Benoît Delbeauve, fauconnier, présente le spectacle du vol de ses rapaces. Une passion

«Quand elle n'est pas accrochée à mon gant, c'est comme si j'avais un membre coupé. Il y un trou. Je ressens un manque.» Elle, c'est Kanghaï, l'aigle royal femelle de Benoît Delbeauve. Un superbe rapace d'un an et demi, d'une envergure de 2,40 mètres, qui partage le quotidien du fauconnier avec Sedun, un faucon pèlerin. Ses puissantes serres agrippant sa main gantée, la tête recouverte d'un chaperon - une sorte de heaume en cuir qui l'isole de tout stress - Kanghaï se montre docile durant l'entretien. Tout en étant régulièrement gratifiée par son maître de caresses et de bisous. Des gestes qui ne vont pas de soi. «Il faut beaucoup de patience pour dresser ces oiseaux. Les rapaces n'ont pas besoin des êtres humains. C'est à nous de nous faire adopter», relève le jeune homme de 37 ans qui insiste sur la relation de confiance qui doit se tisser entre le fauconnier et son aigle, à la base de ce travail.

La faim comme moteur
«Mon poing doit représenter l'endroit d'où elle peut partir et revenir en toute sécurité. Le lieu où elle a la garantie d'avoir à manger.» Des aller-retour modulés en effet par l'appétit du rapace. Pour le faire voler et s'assurer qu'il revienne, l'homme doit trouver le juste équilibre entre sa faim et sa satiété. Trop affamé, il n'aura pas l'énergie de s'élancer. Repu, il ne verra aucune raison de rentrer. «Je pèse les oiseaux tous les jours, avant et après le repas. Chacun a sa propre constitution, son comportement. Il faut bien les observer pour les connaître, mesurer leur intérêt pour la nourriture, calculer la quantité en fonction des efforts à fournir.» Quant au régime alimentaire, il se compose, pour Kanghaï essentiellement de viande de rat, poulet, lapin et gibier alors que le faucon Sedun ne mange que des oiseaux. L'essor des prédateurs dans le majestueux écrin que composent les sites des châteaux de Valère et Tourbillon, à Sion, est aussi tributaire de la météo: s'il est prévu de les faire voler tous les jours, le mauvais temps peut toutefois les retenir dans leur volière.

A la limite de la spiritualité
Outre une connaissance pointue de la fauconnerie et de l'ornithologie, le travail exercé par Benoît Delbeauve nécessite une bonne condition physique. «Il faut aimer marcher des kilomètres, traverser un rivière en plein hiver, se glisser sous une clôture...», précise-t-il. Le mental joue également un rôle prépondérant dans l'activité. Surtout quand le rapace «oublie» de revenir vers le fauconnier. Une mésaventure vécue par Benoît Delbeauve privé, en début d'année, de la présence de Kanghaï durant un mois et demi. L'aigle avait fugué dans la Drome, en France. Et pas moyen de le localiser, l'appareil de télémétrie attaché à ses pattes n'émettant pas de signaux au-delà d'un rayon de 15 kilomètres. «Il faut une sacrée dose de sang froid quand cet oiseau est tout pour vous et qu'il vous quitte... Attendre sans savoir si on le reverra... Ça frôle la spiritualité.» Une histoire qui aura connu un dénouement heureux, Kanghaï ayant été retrouvée après qu'un garde-chasse français - informé via un forum Internet de sa disparition - l'ai aperçue. Même frayeur le mois passé, «la grande coquine» du fauconnier s'étant offerte une escapade dans le val d'Anniviers avant d'être retrouvée, une semaine plus tard. «Sachant qu'elle peut gagner Chamonix en une matinée, les nerfs sont mis à rude épreuve.»

Spectacle pédagogique
Pas de quoi altérer l'affection que porte Benoît Delbeauve à sa protégée et ce quand bien même la réciprocité ne peut exister. «Frustrant? Non. Ce n'est pas ce qui est recherché. Le fauconnier est en quête de sensations, d'expériences de vie. C'est un esthète, un invité privilégié à assister à l'intimité des rapaces: à leur vol, leur baignade, la nidification... C'est très émouvant... On partage leur vision du monde, d'en haut. Allant à l'essentiel, ils nous apprennent à relativiser les problèmes», s'enthousiasme Benoît Delbeauve qui ne se limite pas à faire des démonstrations de son art au public mais lui donne aussi nombre d'informations. «Je ne suis pas seulement là pour distraire», affirme le fauconnier qui trouve un réel plaisir à transmettre son savoir. Et rêve que tout un chacun bénéficie d'une meilleure perception et compréhension de la nature.
D'un père belge et d'une mère vaudoise, Benoît Delbeauve s'est formé à la fauconnerie au Plat Pays, auprès d'un maître de la discipline. Il s'installe en Valais en 2002 mais ne trouve alors de débouchés dans son métier. Ni dans celui d'accompagnateur en haute montagne en dépit de la formation effectuée dans le domaine. De petit boulots en petits boulots, l'homme s'essaie à moult activités, souvent peu convaincantes et mal payées, jusqu'à ce que la chance tourne. Depuis deux ans, engagé par l'Office du tourisme de Sion, le fauconnier peut enfin faire rimer sa passion avec son travail. Sans jamais se lasser d'observer Kanghaï, elle qui lui donne des ailes...


Sonya Mermoud

 

* Démonstrations sur la colline de Valère, les mercredis et samedis, à 14 h (sauf en cas de pluie). Inscriptions au 027 327 77 27. Tarif : 10 francs, gratuit pour les enfants jusqu'à 6 ans.

 

Edition n° 34 du 22 août 2012

 
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