Hommage aux employés de Coop
Dans son dernier documentaire, Laurent Graenicher s'est immergé dans l'univers du personnel

Dans un style très épuré et parfois décalé, «Super!», le nouveau documentaire du Genevois Laurent Graenicher, plonge dans le quotidien des collaborateurs d'une Coop aux Eaux-Vives et questionne leur rapport au travail. Un film subjectif, volontairement non combatif, mais qui invite le spectateur à s'interroger...

Les travailleurs de Coop en égérie d'un film, qui l'aurait cru? C'est pourtant le pari que s'est lancé le réalisateur genevois Laurent Graenicher. Spécialiste du monde du travail, il a posé sa caméra pendant huit mois au cœur de la Coop du centre Eaux-Vives 2000. Au total, une quarantaine de jours de tournage et plus de 85 heures de rush. Le résultat: un documentaire de 90 minutes qui offre au spectateur une immersion dans le quotidien des employés du supermarché, aussi bien la caissière que le chef de rayon ou le gérant. De l'arrivage du camion tôt le matin à l'extinction des feux tard le soir, le document retrace une journée type dans la grande distribution. Mise en place des rayons, tri des produits, nettoyage des étalages, mise en valeur des promotions ou encore comptage de caisse, tout est minutieusement passé au crible, dans un souci permanent de coller à la réalité. Sans voix off ni interview, la mise en scène laisse place à l'image, aux émotions. Le rythme quant à lui met en exergue la répétitivité des tâches, leur pénibilité. Acteurs secondaires, les clients ont eux aussi leur place. On relèvera notamment des scènes plutôt cocasses où on les voit, hésitants, devant plusieurs dizaines de produits. Ou encore cette mère de famille débordée qui ne sait plus où donner de la tête. Loin de la critique ou de la polémique, ce documentaire s'intéresse simplement à des travailleurs souvent dépréciés dont on ne connaît en réalité que peu de choses.

Laurent Graenicher, pourquoi avoir choisi de faire un documentaire sur un supermarché?
Au départ, c'est un accident. Nous devions filmer dans cette Coop pour autre chose il y a plusieurs années. Visuellement, c'était assez intéressant et on s'est rendu compte qu'on ne connaissait rien à cet univers. Cela m'a donné envie de l'explorer, de voir comment était vécu le rapport au travail au cœur du système de la consommation.

A-t-il été compliqué d'obtenir une autorisation de filmer?
Non, au contraire. J'ai présenté mon projet au gérant qui a été tout de suite partant. Il est revenu très vite vers moi pour me confirmer l'approbation de ses supérieurs. Nous avons obtenu une autorisation de tournage sans droit de regard ni contrepartie.

Pourquoi avoir opté pour cette mise en scène?
Je pense qu'il y a une inégalité de traitement face à l'interview car une personne peut être très compétente dans son métier mais ne pas savoir s'exprimer, ce qui va la desservir. Dans ce cas-là, il s'agissait d'explorer le quotidien, une chose difficile à décrire oralement. J'ai trouvé donc préférable que les gens témoignent de ce qu'ils font simplement en le faisant. Pour ce qui est de la voix off, il n'y a pas besoin d'expliquer ce que les images disent déjà.

A la base, vous vouliez centrer le documentaire sur les interactions entre les employés et les clients, pourquoi avoir changé d'angle?
On s'est vite rendu compte que dans un supermarché de cette taille, avec beaucoup de flux, il n'y avait pas autant d'interactions que cela, même sans les caméras. Il ne se passe quasiment rien. Nous nous sommes plutôt affairés à montrer les caissières et leur propre rapport aux clients.

Quel était l'objectif de votre démarche en réalisant «Super!»?
Ce documentaire est un hommage aux travailleurs que j'ai filmés. Je ne voulais pas refaire un film de combat et attaquer la grande distribution en particulier. Tout ce qui se fait actuellement dans l'audiovisuel est souvent tapageur ou agressif, cela ne me paraissait pas pertinent. J'ai voulu être au cœur du quotidien des gens. Le reste apparaît derrière, à chacun de se faire une opinion.

Par exemple?
Ce documentaire fait ressortir des questions problématiques. Notamment sur l'acte d'achat, compliqué car à la fois plaisant, nécessaire et torturant. Il montre des bouts de réalité, de stress, mais aussi l'état d'esprit très particulier dans lequel on se trouve quand on achète. Nous avons essayé de faire ressentir cela, mais en creux.

Le secteur de la vente est fortement mis sous pression, avec des conditions de travail difficiles, pourtant cet aspect ressort peu. Pour quelles raisons?
Ces gens font un travail extrêmement pénible, insupportablement bruyant, ils ne voient quasiment jamais la lumière du jour, déplacent des tonnes au quotidien et subissent la pression des chiffres en permanence. Cela dit, je suis persuadé que le gérant est celui qui rend le travail possible et convivial ou insupportable. Ce magasin en question est un modèle, mais c'est loin d'être le cas partout.

Qu'est-ce que vous retenez de ce tournage?
J'ai été rassuré de voir que les employés s'aménageaient des espaces de liberté. Ils cherchent à se préserver au milieu de ce système pour peu qu'on leur en laisse l'opportunité. Ce qui m'a fait rire, c'est que j'ai réalisé que le personnel travaillait toute la journée pour des clients qui démontent tout ce qu'ils font; ça a quelque chose de frustrant! Du coup, depuis, quand je fais mes courses, j'aligne les produits que j'ai déplacés dans les rayons.

«Super!» a fait quelque 500 entrées en 4 semaines, quels retours avez-vous eus?
Lors de la première à Genève, la majorité des employés ont trouvé que c'était très fidèle à la réalité, que ça leur rendait justice. D'autres ont même dit avoir appris des choses sur le travail de leurs collègues. C'était génial!

En salle au cinéma Bellevaux à Lausanne depuis le 16 janvier. Diffusion prévue en mars sur la RTS. Sélectionné pour les 48es Journées de Soleure.
www.super-film.ch


Manon Todesco

 

Edition n° 4 du 23 janvier 2013

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page