Quand la musique transforme son homme
Gilles Eichhorn est le chanteur du duo Gil et Jef et du band d'Eben-Hézer. Rencontre avec l'artiste

L'accueil est chaleureux au Centre de loisirs d'Eben-Hézer. C'est le moment du café. Mais des sons de guitare électrique émanent du local de répétition du band. Le temps d'une pause, le chanteur Gilles Eichhorn se prête avec générosité au jeu des questions. Son sentiment sur scène? «Je ressens du bonheur, de la fierté et une grande valorisation.» Le trac? «Rarement...», répond-il, avant d'avouer l'avoir toutefois eu lors d'un concert au Palais de Beaulieu à Lausanne, et lors d'imitations avec Yann Lambiel à Morges.
Des moments exceptionnels, preuves du chemin parcouru. Car lorsque Gilles Eichhorn entre à Eben-Hézer il y a 20 ans, il est très renfermé et peine à trouver sa place dans les ateliers de l'institution, dont la mission est d'accompagner des personnes vivant avec un handicap. Sa rencontre avec l'animateur socioculturel Jean-François Henchoz, dit Jef, va le transformer.
«Gilles a vu ma guitare. Et il m'a dit: «Moi, j'adore chanter! Et j'imite aussi!» On a essayé. J'ai été très impressionné par sa prestation et l'émotion qui en émanait!», se souvient Jef. Leur premier spectacle lors d'une fête à Eben-Hézer remporte un succès fou. Commence alors une série de concerts pour le duo Gil et Jef dans les milieux institutionnels d'abord, puis au-delà auprès de publics a priori moins complaisants, et qui pourtant l'acclament.

Une métamorphose
«Grâce à la musique et à Jef, je suis sorti de ma coquille», explique Gilles. «Jef, c'est le père que j'aurais aimé avoir. C'est lui qui m'a mis le pied à l'étrier, qui m'a fait devenir ce que je suis humainement parlant. Avant lui et avant le chant, j'avais un comportement autistique. Je me faisais du mal, des trucs invraisemblables.» Jef renchérit: «Il a fait un sacré chemin. D'être valorisé par le public lui a permis de prendre confiance en lui et d'entrer en contact. Enfin il réussissait, alors que, jusque-là, il était en échec un peu partout.»
Emerveillé par cette métamorphose, Jef, avec son collègue André Gex, décide d'encourager d'autres résidents de l'institution à faire de la musique: le band d'Eben-Hézer était né. Depuis plus de 15 ans, le groupe constitué d'une dizaine de personnes joue régulièrement ses compositions et des reprises entre blues, rock et pop, un peu partout en Suisse, en France, en Belgique mais aussi en Roumanie, au Canada, au Sri Lanka,... «J'adore voyager», souligne Gilles. «Ça nous permet aussi de resserrer les liens, et de faire des rencontres. On est une chouette équipe, une bande de copains. Je ne me prends pas pour une star, ni une vedette. Je déteste ces mots-là. Je suis chanteur, un chanteur amateur, avec sa différence.»

Une enfance solitaire
Sa passion pour la chanson française s'est développée dans la solitude de son enfance. Dans sa chambre, il écoutait ses idoles et les imitait: Brassens, Trenet, Nougaro, Montand... «C'est entré dans mon oreille comme ça. Je me suis nourri tout seul... De musique donc, car sinon j'ai été nourri bien sûr», dit-il, un brin ironique.
Gilles sourit, même si sa famille est un sujet sensible. «Je devais rester dans ma chambre lorsque des amis de ma sœur venaient à la maison. On me cachait.» Tout comme son handicap: le syndrome de Sotos. C'est seulement en 2003, en lisant le reportage réalisé par L'Illustré sur sa musique et sa vie qu'il découvre cette affection génétique rare qui l'habite. «Ma mère ne m'avait jamais parlé de ce que j'avais, et voilà qu'elle l'expliquait à un journaliste. C'était une trahison...», raconte-t-il. Depuis, il dit pourtant avoir pardonné.
Sa croissance désordonnée et trop rapide qui l'oblige à porter des corsets, ses problèmes de motricité, son extrême sensibilité et son irritabilité sont autant de symptômes liés au syndrome de Sotos. Jef: «On parle souvent avec Gilles de ce que représente le handicap. C'est lourd à porter: sa sensibilité extrême fait qu'il est souvent blessé. Mais il y a aussi du positif à être différent: quand il chante, il dégage une émotion que j'ai rarement ressentie chez d'autres artistes.»
Cette sensibilité se devine aussi hors scène. Notamment lorsque Gilles raconte sa première rencontre de «Sotosiens» en France en 2009. «J'ai découvert mes semblables, mes frères et mes sœurs. Quand je suis arrivé, l'un d'eux a dit "C'est le Suisse qui chante!" C'était dit avec une telle amitié...», se souvient Gilles, avec émoi. Reste qu'il aimerait parfois voir disparaître ce syndrome. Et ces regards «bizarres» auxquels il est confronté dans la rue. Ceux des personnes âgées surtout. «On dirait qu'elles ont peur de moi, de nous. On n'est pas des requins! Elles peuvent nous approcher. Heureusement, avec les enfants et les jeunes, ça se passe bien...»


Aline Andrey

Plus d'informations sur le band d'Eben-Hézer: www.leband.ch

 

 

Edition n° 5 du 30 janvier 2013

 
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