La voix des sans voix
Voix d'Exils est un média social en ligne dont la plupart des collaborateurs sont des migrants

Le blog Voix d'Exils créé en 2010 par l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (EVAM) veut apporter un autre regard sur la migration, et donner la parole aux requérants d'asile et à toutes personnes qui puissent enrichir le débat sur ce thème.

Lundi matin. Une séance de rédaction animée. Ils sont neuf autour de la table à discuter des sujets en cours, des commentaires parus suite à leurs articles, et à débattre des derniers faits d'actualité: les migrantes victimes d'abus dans un centre d'accueil du canton de Neuchâtel, la crise tunisienne, ou encore la démission du pape... La discussion est riche en idées, en informations et non dénuée d'humour.
Le blog Voix d'Exils, programme d'occupation mis en place par l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (EVAM), veut apporter un autre regard, celui d'exilés qui, de par leur parcours de vie, peuvent faire preuve de réflexions distanciées sur la Suisse et leur pays d'origine. A noter que toutes contributions, quelle que soit l'origine des rédacteurs, sont les bienvenues sur le blog.
«Nous écrivons pour changer l'image que les gens ont de nous. Car dès que l'on sait que tu es requérant, un fossé se creuse», explique Elom, originaire du Togo. André, du Congo, ajoute: «On nous prend pour des profiteurs. Les persécutions qui nous obligent à rechercher un refuge ne sont pas prises en compte. Or personne ne quitte les siens pour son plaisir.»
L'objectif de Voix d'Exils est dès lors aussi de donner le point de vue des migrants sur la migration et l'asile afin de créer un débat constructif. «On parle beaucoup des migrants, mais on les entend très peu», analyse Omar Odermatt, responsable de la rédaction du blog. «Souvent, les médias s'arrêtent aux phénomènes en lien avec la migration les plus visibles et les plus négatifs. Je crois qu'il est important de réincarner les migrants, de montrer leur quotidien, et de mettre en valeur leur richesse culturelle.»

Des sources privilégiées
Les journalistes en herbe de Voix d'Exils ont accès à des témoignages de migrants qui ne se seraient certainement pas confiés si leurs interlocuteurs n'étaient pas dans la même situation d'exil. «Nous avons des sources privilégiées, qui se basent sur l'amitié», souligne Roland (pseudonyme), le seul journaliste de métier dans l'équipe vaudoise qui a notamment écrit un article très lu sur la prostitution des femmes migrantes en Suisse. Le quotidien genevois Le Courrier a repris deux articles de Voix d'Exils, des interviews rares, comme celui d'un ancien enfant soldat ou encore d'un passeur.
Le temps à disposition permet aussi d'approfondir certains thèmes, un recul rendu possible grâce à la souplesse inhérente à la publication virtuelle. A noter que le blog, créé en 2010, a succédé au journal du même nom, lui-même héritier du Le Requérant fondé en 2001. «La question était celle des coûts qu'engendre la publication papier, mais le blog offre aussi de nombreux avantages. Nous sommes plus flexibles quant à la longueur des articles et aux échéances. Il n'y a pas la contrainte de la distribution et nous sommes visibles partout dans le monde. Cela nous permet aussi de publier des contenus multimédias, comme des sons et des vidéos», explique Omar Odermatt.
Actuellement, le blog regroupe trois rédactions: Vaud, Valais et Neuchâtel. Soit, au total, une vingtaine de rédacteurs et de rédactrices. Et peut-être bientôt davantage, puisque l'une des perspectives est la création d'autres pôles à Fribourg et Genève. Autres objectifs: être davantage présent dans l'espace public pour améliorer la visibilité du blog, trouver des stages dans les rédactions romandes pour les journalistes du blog et augmenter le nombre d'heures de la formation multimédia, coordonnée par la rédaction valaisanne, qui propose des cours de techniques d'écriture journalistique, de photographie et de publication web.

Une thérapie
Actuellement, près de deux articles sont mis en ligne par semaine. Une gageure, car les difficultés sont nombreuses. «Chaque article est un immense projet en soi. Car nous avons un objectif de qualité, malgré les barrières liées parfois à la langue et à l'écriture, et au fait qu'ils ne soient pas toujours des pros», précise Omar Odermatt. Les parcours professionnels de chacun se révèlent en effet aussi variés qu'improbables: l'un des participants, ironie du sort, étant même un policier de métier. Les articles sont généralement rédigés en français, mais aussi parfois en anglais ou en arabe.
Si les rédacteurs relèvent les efforts inhérents à ce programme d'occupation, nettement plus exigeant que son nom ne l'indique, tous notent ses bienfaits. André, du Congo: «Avant, j'étais dans l'ennui, dans la dépression. Voix d'Exils m'a donné la possibilité de me sentir utile et d'être en contact avec d'autres requérants d'asile et des Suisses.» Le contact avec l'extérieur et la société civile est essentiel pour ceux qui se sentent souvent coupés du monde, loin de leurs familles, de leur pays, dans des situations précaires, sans réseau, vivant dans des centres d'accueil excentrés et dont le parcours de vie défie l'imagination. Roland: «Pour moi, après les persécutions que j'ai subies dans mon pays en lien avec mes activités de journaliste, des tortures que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi, Voix d'Exils est une thérapie pour retrouver mes moyens et le courage d'exercer à nouveau ma profession.»


Aline Andrey

www.voixdexils.ch

 

Edition n° 9 du 27 février 2013

 
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