Enthousiasme autour des boîtes à troc
Lien social et culturel entre habitants d'un quartier, les boîtes d'échange entre voisins rencontrent un franc succès

Sympathique initiative à Genève: depuis le mois de décembre dernier, dix cassettes de distribution de journaux ont été transformées en boîtes d'échange entre voisins. Le principe est simple: chacun peut se servir des articles qu'elles renferment et/ou y déposer d'autres dont il n'a plus l'usage. Petit tour de quelques-uns de ces points de troc en compagnie de Dan Acher, directeur de l'association de propagande culturelle Tako, à l'origine de ce projet.

Décontracté, en phase avec sa fibre écologique, Dan Acher arrive à vélo. Le jeune quadragénaire, directeur de l'association de propagande culturelle Tako, est le père des boîtes d'échange entre voisins. Un projet que l'«artiviste», comme il se définit lui même - soit une personne qui utilise les projets artistiques pour générer du changement social, casser le quotidien -, a lancé en décembre et qui rencontre un franc succès, comme il l'explique en chemin en poussant sa bécane. Destination, le quartier des Grottes, où se trouve un de ces points de troc. Dans l'ancienne cassette à journaux décorée par un artiste local, plusieurs livres, une tasse et une sous-tasse sans une ébréchure, un sachet de pastilles antimites, etc. «Les habitants se sont emparés de cette idée et la font exister», s'exclame Dan Acher, ravi de vérifier, une nouvelle fois, que l'entreprise tourne, tout en répertoriant les différents articles contenus dans le réceptacle vierge de déchets. «Lorsqu'on fait confiance à la population et que l'on met à sa disposition une installation dont le fonctionnement dépend de ses actions, elle se l'approprie, se responsabilise et la fait vivre avec respect.»

Boîte magique...
Intrigué par la boîte, un couple s'arrête et lit la note explicative en présentant le principe. «Quelle bonne idée! Je ne l'avais par remarquée jusqu'à ce jour», lance Marie-Louise, 55 ans, déplorant que la cassette ne soit pas plus visible. «Je pensais qu'elle contenait des journaux...» Fabio, son compagnon, 52 ans, partage son enthousiasme. «C'est la boîte magique...», renchérit-il en examinant de plus près son contenu. Et le duo de préciser qu'il s'efforce d'éviter le gaspillage. «On donne le plus souvent les objets dont nous n'avons plus l'utilité à Emmaüs. Nous pourrions alimenter la boîte de livres.»
Sous un soleil complice bien qu'encore frileux, la balade se poursuit. En route pour le quartier des Délices, où Dan Acher a grandi. «Alors... Voyons... On a ici un shaker, un bougeoir, plusieurs bouquins...» Sarah, 32 ans, mère de deux enfants, s'arrête avec sa poussette pour jeter un œil dans la boîte. «J'aime beaucoup ce projet, affirme-t-elle. Mais les gens mettent parfois un peu n'importe quoi dans la cassette. J'aimerais bien y trouver des vêtements pour bébé. Moi je pourrais y déposer des jouets», note la jeune femme précisant habiter le quartier et passer régulièrement à ce point de troc. «J'espère que la boîte restera», poursuit-elle. Un commentaire justifié par le fait que le projet se trouve à l'essai.

La surprise au rendez-vous
«Nous ferons le bilan en août avec la Ville de Genève. Deux départements ont subventionné l'initiative pour un montant de 10000 francs. Une somme qui a servi au rachat des boîtes, à leur nettoyage, à la rémunération des artistes qui les ont décorées et à l'acquisition de chaînes et cadenas pour qu'on ne puisse les enlever», précise Dan Acher. Dans l'intervalle, Boris, un programmeur de 54 ans, a aussi fait escale devant la cassette. «C'est intéressant de voir ce que la communauté y met pour la redistribution... Se laisser surprendre... Mais je ne vais rien emporter. J'ai déjà plusieurs romans en rade.» Surprendre... Etonner... Des facteurs qui font partie intégrante de l'initiative. «En approchant d'une boîte, on se demande ce qu'on va y trouver, quand l'objet déposé a-t-il trouvé preneur, en quelles mains, qui sera le prochain à s'arrêter...» note le concepteur qui ne voit pas dans le projet qu'un canal de recyclage. «Ce qui m'intéresse le plus, c'est la réaction des personnes», relève Dan Acher, proche du mouvement des «situationnistes», promouvant des ruptures avec le quotidien.

Recherche de sens
Dans la dernière boîte visitée, dans le quartier de Saint-Jean, des livres et un sac noir, en parfait état. Elodie, une étudiante de 14 ans, s'approche et, après inspection, prélève un ouvrage sur les requins. «Je vais le lire à mon petit frère. Je m'arrête ici tous les jours. Cette boîte est une excellente idée. Je prends surtout des romans», déclare l'adolescente, conquise. A l'image d'un grand nombre d'utilisateurs postant sur un site Internet commentaires positifs et photos (www.tako.ch). «Nous avons par ailleurs reçu une quarantaine de demandes pour des installations dans différentes villes romandes», chiffre Dan Acher. «La raison de ce succès? Je l'explique par la recherche de sens. On a de plus en plus d'objets chez soi dont on voudrait se débarrasser mais en préférant leur donner une seconde vie à cause de leur valeur affective, ou pour éviter le gaspillage. Le projet permet de partager et aussi de tisser des liens indirects. Dans certaines boîtes, des mots ont été déposés. Comme, par exemple, une carte de vœux d'une nouvelle habitante annonçant être ravie de sa venue dans le quartier et adressant ses meilleurs messages à tous ses voisins et voisines.» 


Sonya Mermoud

 


Réinventer le quotidien
Créer de l'extraordinaire dans l'ordinaire, proposer des expériences différentes dans une journée routinière... Voilà la mission que s'est donnée Tako, association de propagande culturelle. A son actif, déjà plusieurs projets participatifs, plébiscités par les Genevois, comme l'installation dans les rues, en été, de pianos libres d'accès. Une idée d'un artiste anglais qui a trouvé un ancrage dans une quarantaine de villes dans le monde. Portée par Tako à Genève, cette initiative sera reconduite et élargie pour la troisième année consécutive. «Vu le succès de l'entreprise, nous allons, du 10 au 24 juin, mettre 30 pianos à disposition au lieu de 20: 17 en ville et 13 dans des communes avoisinantes. Toutes sortes de personnes viennent y jouer. Des virtuoses aux amateurs en passant par des professeurs qui donnent des cours. Des chorales se donnent rendez-vous, on a dansé le tango autour de ces instruments occupés en permanence. Des moments magnifiques...» s'enthousiasme Dan Acher tout en précisant qu'aucune déprédation n'a dû être déplorée. «On m'a traité de fou quand j'ai proposé ce projet. Mais quand on fait confiance à la population, le respect s'instaure.»
Lancé il y a 5 ans, «Cinétransat», la projection de films gratuits au bord du lac durant l'été, est aussi une idée de l'association. «Nous sélectionnons seulement des films culte qui finissent bien, en invitant le public à faire ses propositions - nous en avons reçu 3000 en 2012. Mais plus que leur visionnement, c'est un prétexte pour vivre une expérience collective. Les spectateurs - 5000 par soir en moyenne - viennent souvent avec leur pique-nique; ils sifflent les méchants, applaudissent les gentils. On organise des soirées à thèmes, déguisés par exemple. Les paroles d'une chanson projetées sur l'écran génèrent des karaokés géants...», explique le directeur de Tako, précisant que le montage et démontage s'effectuent avec l'aide de jeunes en réinsertion. Quant au ramassage des déchets sur les pelouses, il s'accomplit avec la complicité du public, invité, les fins de soirées, à contribuer au nettoyage du site. «C'est rare que l'on remplisse plus d'un sac poubelle.»
Autres exemples de la créativité de Tako employant trois collaborateurs supplémentaires à temps partiel, un jeu de rôle géant réservé aux fans de zombies ou l'organisation de «semaines qui changent la vie». Avec alors, dans ce dernier cas, une série d'actions individuelles ou collectives à faire. Qu'il s'agisse d'offrir une fleur à un inconnu, de lancer des avions de papier ou de dormir à l'envers dans son lit. Histoire de réinventer le quotidien. Et de se montrer attentifs à ce qui nous entoure et l'apprécier. Autant de sympathiques clins d'œil à la vie...
SM

 

Edition n° 10 du 6 mars 2013

 
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