L'Afrique est notre grand-mère à tous
Ernesto Ricou a créé en 2005 le Musée de l'immigration. Un laboratoire interculturel et participatif

«Ce lieu est minuscule, notre tâche est immense» peut-on lire entre nombre d'autres messages accrochés aux murs du plus petit musée de Lausanne, et certainement de Suisse. Soit 30 mètres carrés sur deux étages. Ses missions: la sauvegarde de la mémoire et l'amélioration du dialogue intercommunautaire. Son créateur: Ernesto Ricou, enseignant en arts visuels dans un collège lausannois, artiste peintre et président du centre interculturel Casamundo. Entre autres casquettes...
De son ancien atelier de peinture, Ernesto Ricou en a créé le Musée de l'immigration, inspiré par celui d'Ellis Island à New York - qui retrace l'arrivée des Européens aux Etats-Unis. Et par le roman «La beauté sur terre» de l'écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz, paru en 1927. «Ramuz y parle de l'immigration, du racisme, et de l'importance de la tolérance. C'est notre métronome, notre maître à penser», souligne le maître des lieux.
Mais ce laboratoire interculturel et participatif, inauguré en 2005, n'aurait pu voir le jour sans la bonne volonté et les coups de main d'un vaste réseau de migrants et de Suisses dont Ernesto Ricou n'a de cesse de faire l'éloge. Un musée bricolé, sans chauffage, et dont la température hivernale représente une piqûre de rappel de la misère qui accompagne souvent l'exil. Sur les murs, des fresques de l'artiste montrent les différentes migrations à travers le temps, des Italiens confrontés à l'inspection médicale aux Africains entassés dans des barques de fortune.

Des racines communes
Valoriser les cultures pour permettre un meilleur enracinement dans le pays d'accueil, telle est la pédagogie appliquée d'Ernesto Ricou. «La multiculturalité est une richesse et non un handicap. Quand je m'adresse par exemple à de jeunes Albanais, je leur parle de la figure de Mère Teresa, une expatriée de leur pays...», explique l'enseignant, avant de mettre en lumière les racines communes de l'humanité: «La Grèce est la mère des Occidentaux, et l'Afrique, notre grand-mère à tous. Je ne fais pas de politique, je veux simplement montrer que nous sommes tous reliés à une même source. Nous sommes les enfants du cosmos.» La spiritualité, dans le respect de toutes les religions, anime l'homme. «Ce musée, c'est une chapelle ardente, une richesse patrimoniale faite de rencontres impressionnantes, de souvenirs de souffrance, d'histoires de racisme vécues même parfois par des Suisses alémaniques en Romandie et vice-versa...»
Sur le sol, des valises offertes par des migrants. A l'intérieur, des objets sans valeur marchande, mais aux symboles riches: des photos de famille, des cartes postales, des dessins, des passeports... Celle de la famille Ricou mêle le Portugal, lieu de la naissance d'Ernesto, et les Etats-Unis, pays de son épouse. Mais les origines sont plus vastes. «Je suis un musée vivant», rit l'humaniste qui incarne à merveille le lieu qu'il a créé. Descendant d'une famille italienne immigrée au Brésil et de huguenots réfugiés en Suisse, il naît à Porto avec en cadeau de son père une double nationalité suisse et portugaise.

Un cancre devenu enseignant
Enfant rêveur, la tête dans les étoiles, il est très tôt fasciné par le dessin et l'être humain, au détriment de ses études. «J'étais un cancre. C'est seulement à 21 ans que j'ai terminé ma 9e année.» Son histoire scolaire lui permet de montrer aujourd'hui aux élèves en difficulté que rien n'est impossible... «Sur le tard, j'ai pris goût aux études pour finalement devenir un étudiant permanent», sourit Ernesto Ricou. Dans les années 70, ses études aux Beaux-Arts se déroulent à Porto, puis à Lausanne et Genève. Il repart ensuite au Portugal, travaille notamment comme restaurateur en chef des musées de Porto, avant de revenir en Suisse dans les années 80 où il reprend des études pédagogiques.
L'enseignement représente pour Ernesto Ricou bien davantage qu'un métier, c'est une vocation. «J'adore les gosses. Ils ont une telle force, une telle vitalité. L'école ne doit pas seulement représenter une galère, mais aussi un lieu où l'humour, la fantaisie et l'imagination ont leur place. Pour moi, l'enseignement c'est un apostolat», souligne le pédagogue qui avoue que l'enseignement, depuis 20 ans, s'est complexifié. «Les classes sont plus turbulentes, mais aussi plus riches, plus vivantes... Les jeunes, surtout d'origine socio-économique défavorisée, ont besoin de plus d'attention, plus de savoir et de tendresse. Je dis toujours aux parents immigrés qu'ils doivent vivre ici et maintenant, et non pas avoir toujours le cœur ailleurs. Leur stabilité est essentielle pour la stabilité scolaire de leur enfant.»


Aline Andrey

Musée de l'immigration (avenue de Tivoli 14, Lausanne) ouvert le mercredi de 10h à 12h et de 14h à 17h, et le samedi de 14h-17h. Pour tous renseignements ou pour organiser des visites: 021 648 26 67.

 

 

Edition n° 10 du 6 mars 2013

 
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