Indignation romande contre le plan d'économie de Tamedia
Les employés des rédactions romandes du groupe de presse zurichois ainsi que les politiques et syndicats se mobilisent

Alors que Tamedia affichait fin mars d'excellents résultats pour 2012, soit plus de 150 millions de francs de bénéfice net, la maison de presse zurichoise a annoncé dans la foulée un plan d'économie de 34 millions, dont près de 18 millions en Romandie, afin de maintenir une bonne rentabilité. Après le choc de cette annonce, les rédactions de Lausanne et Genève, soutenues par leurs rédacteurs en chef et les politiques de tous bords, se sont mobilisées pour défendre leurs postes et la diversité de la presse.

L'annonce a eu l'effet d'un électrochoc. Le 25 mars dernier, la RTS dévoilait sur ses ondes que le groupe de presse zurichois Tamedia voulait économiser 34 millions de francs sur trois ans dont 17,8 millions en Suisse romande. Tamedia, qui a racheté Edipresse il y a deux ans, est notamment propriétaire de la Tribune de Genève, de 24 heures, du Matin et du Matin Dimanche. L'annonce a été d'autant plus surprenante que quelques jours auparavant, lors d'une conférence de presse à Zurich, le groupe qualifiait l'année 2012 de «bon cru» avec 152 millions de francs de bénéfice net réalisés. Certes l'exercice 2012 est en baisse de 15% par rapport à 2011, année record de l'histoire du groupe, mais les chiffres restent, malgré tout, excellents. Face à l'incompréhension totale de cette situation et au mutisme de Tamedia, syndicats, politiques, et employés ont immédiatement réagi pour défendre les postes de travail ainsi que la diversité et la qualité de la presse romande, qui se retrouvent fortement menacés vu l'ampleur de l'effort financier demandé. Syndicom, le syndicat des médias et de la communication, a dénoncé une décision scandaleuse. «Economiquement, cette restructuration ne se justifie pas de la part d'un groupe aussi rentable», fustige-t-il dans un communiqué. Impressum, l'organisation des journalistes suisses, en appelle à la responsabilité sociale et culturelle de Tamedia. «En 2009, les restructurations portant sur les rédactions avaient mené à ce que le personnel de ces dernières soit sensiblement réduit pour le même travail. On est arrivé aux limites de ce qui est possible pour produire une information de qualité. Si les économies sont de l'ampleur de celles annoncées, de nombreux licenciements seraient inévitables, voire la suppression ou la fusion de titres.»

Sentiment d'injustice
Au sein des rédactions, les cadres ont été les premiers à s'indigner de cette nouvelle et ont fait savoir leur opposition à la direction du groupe par une lettre de protestation. Les employés, pour la plupart des journalistes, sont quant à eux descendus dans la rue le 27 mars pour faire entendre leur colère et sensibiliser la population. A Lausanne, près d'une centaine de salariés de 24 heures et du Matin ont manifesté devant la gare. A Genève, environ cinquante collaborateurs de la Tribune de Genève se sont rendus devant l'Hôtel de Ville et le Palais Eynard puis au centre-ville afin d'interpeller les politiques et les citoyens. «Nous avons un gros sentiment d'injustice, a déclaré Laurence Bézaguet, coprésidente de la Société des rédacteurs et du personnel de la Tribune de Genève. Quand Tamedia nous a racheté, ils ont vanté nos qualités et dit qu'ils feraient tout pour préserver la pluralité de la presse. Nous sommes là pour faire comprendre à Tamedia qu'ils ont pris une mauvaise décision et qu'ils doivent la revoir. J'espère que c'est un cauchemar et que notre réactivité suffira à les amener à faire marche arrière.»
La bombe lancée par Tamedia a aussi fait réagir les politiques, qui, à l'unanimité, ont dénoncé une décision inacceptable et dangereuse pour la qualité de l'information. Les Conseils d'Etat vaudois et genevois ont d'ailleurs pris l'initiative d'agir ensemble. «Nous n'avons pas de baguette magique face à un groupe privé mais nous sommes déterminés et nous allons intervenir», a déclaré Charles Beer, président du gouvernement genevois, venu discuter avec les manifestants.

Le Matin survivra
Cette mobilisation massive aura porté ses fruits puisque le 28 mars, des représentants du conseil d'administration et de la direction du leader de l'édition se sont rendus à Lausanne pour rencontrer les rédacteurs en chef romands ainsi qu'une délégation des Conseils d'Etat vaudois et genevois. Le dialogue a donc été amorcé et se poursuivra dans les semaines à venir. Très peu d'informations ont filtré de ces entretiens, mais Tamedia a profité de cette visite pour s'expliquer dans la presse du week-end. Le groupe y déclare regretter «un ratage» de sa communication ayant entraîné «une grande incompréhension». Se voulant rassurant, il dément l'hypothétique disparition du Matin et assure que tout sera mis en œuvre pour limiter les licenciements. «Il ne s'agit pas de ne rechercher que des économies mais également de trouver de nouvelles sources de revenus», nuance Christoph Tonini, le directeur de Tamedia, dans le Matin. Les rédacteurs en chef ont jusqu'au 26 avril pour soumettre à la direction leurs scénarios. Les mesures définitives seront formulées au courant de l'année 2013. Cela dit, Tamedia reste ferme sur ses objectifs: maintenir, à long terme, un taux de rentabilité de 15%. «Nous devons anticiper l'évolution du marché pour ne pas avoir à prendre des mesures trop sévères et abruptes au dernier moment», a relevé le directeur.
Suite à ces déclarations encore floues sur les intentions de Tamedia, Impressum appelle à la prudence. «Les paroles des dirigeants de Tamedia semblent rassurantes mais nous restons sur le qui-vive et attendons de voir ce qui va se passer ces prochaines semaines, indique Dominique Diserens, secrétaire centrale, qui salue la mobilisation exemplaire en Suisse romande. Des signaux très forts ont été lancés ces deux dernières semaines et les dirigeants de Tamedia ont vu qu'ils devaient tenir compte des enjeux sociaux et de diversité avant d'agir.»


Manon Todesco

 

 

Edition n° 15 du 10 avril 2013

 
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