Les enjeux du travail frontalier dans l'horlogerie
Seuls les salaires corrects et une formation adéquate permettent d'éviter que le travail frontalier ne favorise le dumping

La part du travail frontalier dans l'Arc jurassien ne cesse d'augmenter, en particulier pour répondre aux besoins engendrés par le boom horloger. Cet apport est positif pour l'économie du pays, pour autant qu'il ne soit pas le prétexte pour certains employeurs de faire pression sur les salaires. Pour contrer cette tendance, il faut une protection antidumping fondée sur des salaires minimaux relevés et sur l'amélioration de la formation.

L'espace de ces vingt dernières années, le nombre de travailleurs frontaliers a plus que doublé dans l'Arc jurassien. Cette progression est due principalement aux besoins de main-d'œuvre liés au boom de l'industrie horlogère helvétique ainsi qu'aux accords de libre circulation des personnes signés en 2002 entre la Suisse et l'Union européenne.

Protéger les salaires
Le quotidien L'Impartial s'est récemment penché sur la question dans un article portant sur l'augmentation de 14% du nombre de frontaliers dans le Jura bernois, en l'espace de deux ans (2011-2012). Un chiffre quasi identique à la progression de 13% enregistrée sur l'ensemble de la Suisse durant la même période. Premier constat, le chercheur Patrick Rérat, géographe à l'Université de Neuchâtel, rappelle dans le quotidien neuchâtelois que la main-d'œuvre étrangère occupe une part importante dans le développement économique de la Suisse. Un constat que partage Pierluigi Fedele, membre du comité directeur d'Unia. «Il n'est pas question de se voiler la face sur les problèmes que peut soulever la question de la main-d'œuvre frontalière. Mais avant toute chose, il faut insister sur le fait que ces frontaliers et les migrants en général apportent - et ont toujours apporté - à la Suisse une forte valeur ajoutée qui fait la richesse de ce pays. Les travailleurs ne doivent pas se diviser en fonction de leur provenance, de leur nationalité car cela fait le jeu de ceux qui en tirent profit. L'unité reste la meilleure arme des salariés pour défendre leurs conditions de travail.»
Pour le syndicaliste, il ne s'agit en aucun cas de s'attaquer aux frontaliers mais plutôt à certains patrons qui utilisent ces travailleurs pour faire pression sur les salaires. «La libre circulation ne doit pas servir de prétexte à tricher et à démanteler les conditions de travail. Si l'on veut éviter que l'emploi frontalier ne débouche sur la sous-enchère salariale, il faut respecter les mesures d'accompagnement des accords bilatéraux en combattant le dumping. Et le meilleur moyen de le faire, c'est d'introduire des salaires minimaux là où ils sont absents et de relever les salaires là où ils sont trop bas. Ceci supprimerait la possibilité d'engager des gens à vil prix, en mettant en concurrence les travailleurs selon leur pays d'origine.» Il faut également généraliser les conventions collectives. Dans le Jura par exemple, la moitié des entreprises horlogères ne sont pas conventionnées, ce qui est inadmissible.»

Formation à la traîne
Le deuxième moyen majeur d'éviter une distorsion entre l'emploi autochtone et l'emploi frontalier est de développer la formation. «Malgré tous les beaux discours, elle reste largement insuffisante en Suisse», déplore Pierluigi Fedele. Les autorités régionales de France voisine l'ont bien compris, elles qui multiplient les offres de formation afin de répondre aux besoins des entreprises suisses proches de la frontière. «Il faut absolument réussir à revaloriser les métiers techniques, inciter les jeunes à se diriger dans ces domaines, former des ingénieurs, des cadres et des techniciens», note dans L'Impartial Patrick Linder, directeur de la Chambre d'économie publique du Jura bernois (CEP). Ainsi, «le recours à une main-d'œuvre frontalière ne serait sans doute pas aussi important si l'industrie de l'Arc jurassien disposait d'ouvriers qualifiés en nombre suffisant». En écho à ce plaidoyer, la Convention patronale de l'industrie horlogère estime qu'il faudra former 3200 nouveaux professionnels d'ici à 2016 alors qu'il n'y a actuellement que 2000 apprentis en formation.
Pour Pierluigi Fedele, les lacunes et les déséquilibres dans la formation en Suisse «accentuent le risque de dumping». Il souligne que l'unité des travailleurs n'a rien d'un slogan creux. «La division et le repli nous affaiblissent. Il s'agit surtout de ne pas tomber dans les pièges des partis populistes qui se prétendent les défenseurs du peuple alors qu'ils servent la finance et le grand patronat. Ils utilisent les frontaliers et les migrants comme boucs émissaires en flattant les sentiments xénophobes, dans un but purement électoraliste et partisan. Cette attitude est non seulement abjecte mais elle va également à l'encontre de l'intérêt du monde du travail.»


Pierre Noverraz

 

 

Edition n° 15 du 10 avril 2013

 
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