La rébellion du coeur
Vincenzo Sisto, militant d'Unia et de Rifondazione communista, n'a qu'une discipline, celle du coeur

«Je suis un peu rebelle, c'est vrai!» Vincenzo Sisto, militant depuis bientôt 50 ans du syndicat, d'abord de la FTMH puis d'Unia, a l'œil vif et malicieux. Il est aussi président de Rifondazione comunista à Renens, organisation qui a succédé au Parti communiste italien (PCI). Mais se dit anarcho-communiste, de cette tendance enracinée dans sa région natale des Pouilles en Italie. Et cet éternel insoumis, qui supporte mal toute forme de discipline, répond pourtant à l'une d'elles: celle de son cœur.
Lorsqu'on lui demande d'ouvrir le livre de sa vie, c'est un fleuve de paroles qu'il libère, un fleuve où se côtoient la misère, la révolte, la volonté de lutter, pour les siens, pour les autres. Un combat qu'il poursuit aujourd'hui, à 67 ans, avec une énergie toujours débordante. Ce souffle qui l'anime, Vincenzo Sisto le doit sans doute à la rudesse de ses premières années d'existence, à Carovigno, petite ville de la province de Brindisi. Il y est né en septembre 1945. Deux ans plus tard, son papa, berger et marchand de fromages, décède d'une maladie pulmonaire. Il était l'un des fondateurs de la section locale du PCI.

Gamin de rue
«Ma maman avait 33 ans, et quatre enfants. Quand elle s'est retrouvée sans argent, elle est allée à la commune pour demander des allocations familiales. Elle a été tabassée...» raconte-t-il. Elle devra placer ses deux fils de 6 et 7 ans à l'orphelinat, pour les protéger des «recruteurs» voulant les emmener travailler pour les transhumances. Vincenzo reste avec sa sœur aînée. A 10 ans, l'école finie, son avenir est en jeu. «J'étais devenu un gamin de rue, je dormais derrière les portes, prenais des fruits où je trouvais un arbre pour manger. Je perdais systématiquement mes souliers en carton. Je rendais des services, contre 5 ou 10 lires. Deux fois ça a mal tourné. Une personne m'a fait livrer un colis, j'y suis allé, en courant - on m'appelait la mouche - et quand je suis revenu et lui ai demandé mes 10 lires, j'ai reçu une baffe monumentale.» Le sang de Vincenzo ne fait qu'un tour. Il riposte avec une volée de cailloux sur la tête de son agresseur, l'envoyant à l'hôpital.
«Les camarades du parti ont conseillé à ma maman de me mettre à l'abri à l'internat.» C'est chez les religieux qu'il apprendra son métier de technicien en mécanique générale. Après moult péripéties, il décroche son diplôme et réussit des tests lui ouvrant les portes d'une usine à Brindisi. Faute de pistons, cet emploi lui échappe. Nouvelle révolte...

Une salopette? Non un diplôme!

Inquiète pour son frère, sa sœur alerte sa maman, déjà à Lausanne avec ses deux autres fils. Vincenzo la rejoint le 8 décembre 1964. Il a 19 ans. Tout de suite, il trouve un emploi chez un fabricant de machines pour la pose des voies ferrées. Quand il va s'y présenter, ses compatriotes ne lui adressent même pas la parole. Seul Arturo, un ouvrier espagnol, lui répondra. Une longue amitié était née. «En arrivant, le chef m'a demandé si j'avais une salopette, j'ai dit non, j'ai un diplôme! J'étais un peu effronté», rigole-t-il. Il prouve son savoir-faire en fabriquant une pièce. Et part ensuite à Biasca comme mécanicien sur une des machines, mais reviendra vite. Par deux fois, il échappe à la mort, son engin étant embouti par un train... Il quittera l'entreprise face à l'animosité de ses collègues due à ses qualifications. Il trouve un nouvel emploi dans une fabrique d'outils. Mais ça tourne court. Son savoir-faire lui permet de gagner 40% du temps à la production. Quand la direction tente d'imposer le même rythme aux collègues, manœuvres, ils essaient de lui faire la peau...

La Cofal, le rêve...
Le secrétaire de la FTMH, où il s'était syndiqué en 1965, lui propose alors de travailler à la Cofal, Coopérative de ferblanterie et d'installation sanitaire. «J'ai tout de suite accepté. Mais je n'aimais pas le travail répétitif sur les chantiers: 300 salles de bains, 300 lavabos...» Avec l'accord de la coopérative, il part 9 mois dans un atelier de galvanoplastie. C'était en 1971. «Je faisais de la soudure de plastique et j'ai eu un problème pulmonaire, dû aux gaz. J'ai dû quitter le travail. Je suis parti 2 mois en Italie.» A son retour, deux responsables de la Cofal vont le chercher. Ils lui offrent un poste en or: dépanneur. «C'était le rêve, même si le travail était dur. J'avais mon véhicule, les clés de l'entreprise, mes clients, la totale liberté de ma journée.» Il s'investit au sein de la commission du personnel où rien ne bougeait. Elu président, il instaure un tournus des mandats. «On ne doit pas donner le temps aux directions d'avoir des cibles, le tournus est important pour protéger nos représentants syndicaux.»
Vincenzo Sisto a pris sa retraite à 63 ans, après 42 ans à la Cofal, poussé aussi par des problèmes de santé. Une question au nombre de ses préoccupations, étant confronté aux gaz de soudure et à l'amiante dans son métier. «Je suis content et fier d'avoir mis en lumière ces problèmes et qu'Unia ait pris très au sérieux la santé au travail.» Autre sujet qu'il a toujours eu à cœur de défendre: la formation. «Le savoir, c'est le pouvoir», lance-t-il, en invitant tous les militants à se former. Et à faire vivre la libre confrontation des idées. «C'est comme ça, dans le respect réciproque, que l'on pourra trouver les meilleures voies pour progresser ensemble», souligne cet homme, fier de sa liberté de parole.


Sylviane Herranz

 

 

Edition n° 15 du 10 avril 2013

 
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