Les étrangers à l'affiche
Neuchâtel abrite une exposition d'affiches politiques traitant des étrangers en Suisse depuis 1918

Les Jeunes-Rives neuchâteloises accueillent jusqu'au 1er septembre une exposition en plein air présentant et commentant 52 affiches politiques portant sur la présence étrangère en Suisse depuis 1918. Une histoire balisée par des symboles qui en disent long sur la persistance des clichés xénophobes mais aussi sur l'ouverture des syndicats.

«L'étranger à l'affiche: altérité et identité»: c'est sous ce titre qu'une exposition d'affiches politiques portant sur la présence étrangère en Suisse s'est ouverte la semaine dernière à Neuchâtel, place du 12 Septembre, au bord du lac. Cette exposition conçue par Francesco Garufo, de l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel et Christelle Maire, du Forum suisse pour l'étude des migrations et de la population, se tiendra jusqu'au 1er septembre avant de migrer à La Chaux-de-Fonds, du 6 septembre au 1er décembre prochain.

L'étranger, bouc émissaire
Au fil de près d'un siècle d'histoire de l'affiche, l'étranger a souvent fait l'objet de diabolisations récurrentes. En 1919 déjà, il est vu comme un rapace à deux têtes fondant sur un puissant Waldstätten qui le repousse. Et 78 ans plus tard, ce monstre sera remplacé par un mouton noir menaçant la sécurité helvétique, conçu par l'UDC. «Nous distinguons trois grandes périodes, précise Francesco Garufo. Les affiches d'entre-deux-guerres étaient marquées par l'anticommunisme et l'antisémitisme. Les années 60 et 70 ont fait place aux initiatives contre la surpopulation étrangère. L'étranger y est dépeint comme un travailleur du sud de l'Europe qui vient manger le pain des Suisses. Puis dans les années 90, la cible se déplace sur le requérant d'asile.» Sur une affiche de l'UDC, l'étranger se mue dès lors en personnage louche, de type balkanique, et dont les lunettes noires cachent de noirs desseins. Et comme si cela n'était pas suffisamment évocateur, l'homme déchire un drapeau suisse dans lequel il pénètre par effraction.
En contrepartie, l'exposition montre des affiches bienveillantes envers les étrangers, en particulier celles des syndicats, des socialistes et des mouvements progressistes. Un comité romand contre l'expulsion de 500000 étrangers interroge: «Ferez-vous leur travail?» Une affiche du syndicat de la construction FOBB (devenu Unia) s'oppose aux initiatives xénophobes de l'Action nationale avec ce slogan en faveur des ouvriers immigrés: «Ils bâtissent pour vous: vous voterez pour eux!»
Accompagnée de textes explicatifs, cette remarquable exposition suscite non seulement la réflexion mais également l'émotion. La dureté de certains symboles haineux ne laisse pas indifférente, au point qu'au premier jour de l'exposition, une affiche des jeunes UDC valaisans représentant Ben Laden sur une carte d'identité suisse avait déjà été arrachée.

Pierre Noverraz

Détails sur www.letrangeralaffiche.ch



Francesco Garufo, au cœur du sujet
Coconcepteur de cette exposition, le Neuchâtelois Francesco Garufo domine particulièrement bien son sujet puisqu'il est lui-même fils d'immigrés. Son père, aujourd'hui décédé, était ébéniste en Italie avant d'émigrer en Suisse à l'âge de 17 ans pour y apprendre sur le tas le métier de peintre en bâtiment et, plus tard, de créer sa propre petite entreprise. Sa mère, de souche espagnole, était ouvrière d'usine.
Francesco Garufo, 40 ans, père de trois enfants, connaît également le monde ouvrier de l'intérieur. Titulaire d'un CFC de peintre en bâtiment, il a travaillé pendant 13 ans sur les chantiers dont une partie à temps partiel pour se consacrer en parallèle à des études, d'abord au lycée à Lausanne par cours du soir puis à l'Université de Neuchâtel où il étudie l'histoire, l'archéologie et les sciences politiques. Son parcours est ensuite ponctué par des études en sciences sociales à Paris, en histoire économique à Lyon et par l'obtention d'un master postgrade en histoire industrielle à Belfort. Egalement par une incursion dans le journalisme, au Télétexte à Bienne, histoire de financer la poursuite de ses études. Dès 2003, il se lance dans une thèse de doctorat portant sur l'industrie horlogère suisse et l'immigration. Le résultat de ce travail réussi fera l'objet d'un livre à paraître probablement l'année prochaine. «Ce sujet, tout comme celui des affiches sur l'immigration, me tenait vraiment à cœur. C'est quelque chose qui me touche. En portant ce regard sur ces thèmes, je suis à la fois dans le rôle de celui qui observe et de celui qui est observé.» Et de celui dont nous dirons, même si sa modestie l'interdit, que ses connaissances et son talent ont la profondeur du vécu.

PN

 

 

Edition n° 18 du 1 mai 2013

 
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