Les guérisseurs en lumière
Magali Jenny espère que les ponts se consolident entre médecine populaire et scientifique

Il y a deux mois, Magali Jenny s'est ouvert profondément le front en tombant. Augurant des points de suture à l'hôpital et d'une balafre indélébile, elle a préféré dans un premier temps appeler un faiseur de secret: «En dix minutes, l'hémorragie s'est arrêtée et il ne m'est resté aucune cicatrice», s'exclame-t-elle. L'ethnologue ne cache pas son étonnement perpétuel face aux merveilles dont sont capables les guérisseurs. Et ce, malgré ses connaissances approfondies en la matière, et l'écriture de deux livres sur le sujet. Des best-sellers issus de son mémoire universitaire sur les guérisseurs du canton de Fribourg.
C'est ce mémoire de licence, lui confirmant que la médecine populaire est bel et bien vivante et bénéficie même d'un regain d'intérêt, que Magali Jenny décide d'envoyer à plusieurs maisons d'édition... Deux ans plus tard, les Editions Favre la contactent. Moyennant la suppression des passages trop scientifiques, l'extension à la Suisse romande et l'ajout d'une liste de guérisseurs, «Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande» est publié en 2008. Son impact dépasse toutes les espérances avec plus de 50000 exemplaires vendus à ce jour. «Le succès du livre est dû en grande partie à la liste d'adresses, très pratique pour les lecteurs. Mais beaucoup de guérisseurs n'ont pas été contents, car, du jour au lendemain, ils ont été assaillis», explique Magali Jenny. D'où, 4 ans plus tard, la sortie d'un deuxième livre, «Le nouveau guide des guérisseurs de Suisse romande», qui lui permet de retirer 70 guérisseurs (à leur demande) sur 250, d'en ajouter 50 autres, ainsi que de nouveaux témoignages et portraits.

Guérie par une rebouteuse
L'origine de l'intérêt de Magali Jenny pour la médecine populaire remonte à son enfance et notamment à sa rencontre avec une vieille rebouteuse qui lui remettra sa jambe en place «centimètre par centimètre» suite à un accident de ski. Plus de vingt ans plus tard, son père, atteint d'un cancer, consulte quelques guérisseurs et saisit cette occasion pour les mettre en contact avec sa fille, alors en pleine rédaction de son mémoire. Pour lui, toutefois, le miracle n'aura pas lieu. Magali Jenny en parle avec tendresse et avec calme, peut-être soutenue par son optimisme de tous les instants et sa croyance en une destinée, toutefois malléable: «Nous pouvons faire des choix, qui ne sont ni bons ni mauvais, mais qui nous permettent d'apprendre. Mais je crois que quand c'est l'heure, c'est l'heure...»
La dédicace de son premier livre revient à son père, et à sa mère «magicienne des beaux jours et guérisseuse des jours de pluie». «Je crois que les premiers guérisseurs, ce sont les parents. Ceux qui nous prennent dans leurs bras, et nous dorlotent quand on se fait mal», souligne-t-elle.
Acquise à l'efficacité des médecines populaires, Magali Jenny ne cherche pourtant pas à convaincre. «Ça marche. Mais nous n'avons pas de statistiques, et pas d'explications scientifiques. C'est ce qui dérange une partie de la société et fascine l'autre. Il se passe quelque chose de mystérieux.» Sa grande victoire, c'est celle d'avoir réussi à tisser un pont «de fines cordelettes» entre les médecins et les guérisseurs. Preuve en est la préface écrite, dans son deuxième livre, par une doctoresse.

Un parcours éclectique
Ironie du destin, Magali Jenny, après avoir, pendant une dizaine d'années, voyagé et travaillé dans de multiples domaines (de l'hôtellerie à l'animation en EMS) et dans plusieurs pays (de la Sardaigne à la République dominicaine), se lance dans des études de médecine. A la fin de la première année, elle abandonne, désespérée par la fermeture des professeurs aux thérapies alternatives. Par un autre chemin, elle renoue avec la branche grâce à l'anthropologie. Une matière qui lui permet de vivre son éclectisme en plein... Elle a travaillé récemment sur une étude sur les musulmans de Suisse et, actuellement, son doctorat porte sur les pèlerinages des motards. Son casque à côté d'elle, elle avoue adorer la moto, et avoir pu s'en offrir une grâce au succès de son premier livre. L'image de Betty Boop sur son pull, les cheveux teints en blond «juste pour essayer» et «plus pour longtemps» précise-t-elle en riant, Magali Jenny a raison de se dire un peu hors norme et ne cache pas ses paradoxes.
De caractère passionné, elle dit pourtant ne pas cultiver de passions car elle pourrait se passer de tout, sauf de son amoureux. Large d'esprit et de cœur, son principe de vie est de tout tester. Ou presque. Elle a ainsi refusé l'offre de plusieurs guérisseurs de lui transmettre des secrets contre les brûlures et les hémorragies. Tout à son honneur. «Quand on accepte un secret, c'est pour le pratiquer sérieusement et aider ceux qui en ont besoin. Actuellement, je n'aurais pas le temps. Comme certains guérisseurs, je pense que chacun a un guérisseur en lui, mais qu'aider les autres, ce n'est pas le chemin de tout le monde...»


Aline Andrey

 

Edition n° 18 du 1 mai 2013

 
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