Pour un monde sans amiante
Plusieurs délégations de victimes de l'amiante ont manifesté à Genève pour que la fibre meurtrière figure sur la liste...

Venues de différents coins du globe, des délégations de victimes de l'amiante ont manifesté le 7 mai dernier sur la place des Nations à Genève. Les protestataires espéraient ainsi faire pression pour que l'amiante chrysotile figure sur la liste de la Convention de Rotterdam réunie alors en conférence. Placée sous l'égide des Nations Unies, cette convention vise à contrôler le commerce international des produits dangereux en exigeant des exportateurs qu'ils informent les pays clients de leurs risques pour la santé. Sans surprise, la Russie, premier producteur et exportateur mondial d'amiante, s'est opposée à cette inscription, comme six autres pays.

«L'amiante tue!» Le message délivré la semaine passée par plusieurs délégations de victimes de l'amiante n'a pas trouvé la résonnance escomptée à la Convention de Rotterdam. Réunie en conférence, cette dernière n'a pas inscrit l'amiante chrysotile (95% de l'amiante commercialisé à l'échelle planétaire) sur la liste des produits dangereux, bien que celui-ci soit déjà interdit dans plusieurs pays. Cet échec intervient après quatre tentatives antérieures alors avortées par le veto du Canada, qui a aujourd'hui renoncé à cette industrie. Cette année, la responsabilité incombe à la Russie, premier producteur et exportateur mondial d'amiante, qui vient d'adhérer à la convention, et à six autres pays, le Zimbabwe, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ukraine, l'Inde et le Vietnam. Toute nouvelle mention requérant l'unanimité des signataires, leur opposition ne permettra pas l'étiquetage du matériau comme étant à risques. Un résultat décevant mais prévisible dans les rangs des manifestants réunis sur la place des Nations alors que siégeait la convention. Venus d'Italie, de France, d'Allemagne du Japon, du Brésil, du Canada, etc. ils espéraient néanmoins faire entendre leur voix...

Attitude criminelle
Arborant des gilets imprimés de «victime de l'amiante», déroulant des calicots réclamant justice et réparation, portant des masques à l'effigie de Poutine... les protestataires répondaient à l'appel de l'Association nationale de défense des victimes de l'amiante en France (Andeva), de l'Association italienne des victimes de l'amiante (Afeva) et de Roca (Rotterdam Convention Alliance). «Alors que les plus hautes autorités scientifiques du monde entier s'accordent pour reconnaître que l'amiante sous toutes ses formes - y compris l'amiante chrysotile - provoque des maladies mortelles, l'industrie de l'amiante et les Etats qui la soutiennent s'obstinent à nier l'évidence et continuent de le répandre à travers le monde, particulièrement dans les pays émergents. Une attitude criminelle qui cause chaque année une centaine de milliers de morts dans le monde», ont dénoncé les organisateurs dans un communiqué, soutenus dans leur démarche par une trentaine d'associations de nombreux pays.

Pas prioritaire
L'Afeva a aussi rappelé la condamnation, en février 2012 à Turin, de deux dirigeants d'Eternit à 16 ans de prison, reconnus responsables d'avoir dissimulé les dangers de l'amiante, provoquant ainsi une catastrophe humaine et environnementale, sans qu'on en tire les conséquences. «Un scandale» aussi dénoncé par le Comité d'aide et d'orientation des victimes de l'amiante (Caova) et des représentants du syndicat Unia participant à la manifestation. «L'amiante chrysotile, dit aussi amiante blanc, utilisé dans les usines Eternit, est responsable de tous les décès liés à ce matériau. C'est un scandale qu'il ne figure toujours pas sur la liste de la convention», s'est enflammé François Iselin, expert du Caova. «A défaut d'interdiction générale, l'étiquetage aurait déjà été un premier pas. Mais la prévention ne se révèle hélas pas prioritaire! D'autant plus avec des produits qui génèrent des maladies à moyen et long terme.»

 

Témoignages

«Eternit nous a empoisonnés»
«Nous demandons que l'amiante chrysolite soit signalé comme un produit dangereux. Les cigarettiers doivent aussi mentionner que la fumée tue...» Jean-François Borde, président du Comité amiante prévenir et réparer (Caper) de Bourgogne a fait le voyage avec six autres personnes. A défaut d'une interdiction générale de l'amiante, il estime qu'un étiquetage permettrait au moins de mettre en garde les salariés. «Les patrons n'informent pas les salariés. Une mention sur les sacs d'amiante serait déjà positive.» Pour cet homme aujourd'hui à la retraite, la question est d'autant plus importante que dans l'usine Eternit où il travaillait, à Vitry-en-Charollais, 117 employés sur un nombre de 1200 sont déjà décédés d'une maladie liée à la fibre. «Et il ne s'agit là que des cas qui ont été reconnus comme relevant de l'amiante. Il y a un nombre similaire de morts du cancer du poumon», poursuit-il, avouant son inquiétude de tomber, lui aussi, malade. «Eternit nous a empoisonnés.» Pour son collègue, Henri Degrange, souffrant de plaques pleurales, le mal est déjà fait. A 76 ans, l'homme - qui précise qu'il n'avait d'autres protections que des masques en papier - confie sa révolte. Révolte d'autant plus grande que son épouse est décédée en juillet 2000 d'un mésothéliome, pour avoir lavé ses bleus de travail. «Je me sens coupable», soupire le retraité.

«Un crime contre l'humanité»
Ancienne directrice de la Commission des droits de la personne de la Colombie-Britannique, Kathleen Ruff a fait elle aussi expressément le déplacement. «Je suis ici pour représenter le Canada qui, enfin, n'exporte plus d'amiante», a-t-elle déclaré. La militante de 73 ans a relevé le cynisme de son pays qui exportait «le mal aux autres». «Nous n'utilisions pas d'amiante. Nous dépensons des millions pour l'éliminer. Nous ne souhaitons pas que les Canadiens y soient exposés.» Et de fustiger les nations qui, comme la Russie, veulent continuer à en faire commerce sans prévenir leur clientèle du danger. «C'est un crime contre l'humanité.»

Epées de Damoclès multiples
Membre de la CFDT et d'Andeva, François Dosso, 62 ans, est venu de Lorraine avec neuf autres personnes. «Nous voulons que l'amiante soit banni. C'est une abomination que de l'exporter dans les pays du Sud. On sacrifie et les personnes qui produisent le poison et ceux qui l'utilisent», dénonce-t-il. Et de relever que dans le bassin minier d'où provient la délégation, les travailleurs ont non seulement été exposés à l'amiante mais à toutes sortes de cancérogènes. «11 en moyenne par salarié. Nous sommes largement touchés par les maladies respiratoires. De multiples épées de Damoclès pèsent au-dessus de nos têtes» dénonce François Dosso avant d'expliquer la raison du masque blanc que lui et ses pairs portent, rougi de larmes. «C'est une illustration de ce que vivent les victimes. Du sang et des larmes. De la souffrance pour des familles et des régions entières.»

Prêt à remuer ciel et terre
Un souci de santé a conduit Vincenzo Sisto, syndiqué à Unia, à s'intéresser plus précisément à l'amiante. En juin 2012, un problème pulmonaire l'amène à consulter en urgence. Si le diagnostic n'a pas pu encore être clairement établi, les effets nocifs d'une exposition à l'amiante ne peuvent être écartés. «J'ai un nouveau rendez-vous dans deux mois» s'inquiète cet ancien employé dans les sanitaires, peinant parfois à retrouver son souffle. Agé de 67 ans, le retraité n'ignore pas avoir été plusieurs fois en contact avec la fibre meurtrière. «Nous n'étions pas vraiment informés des risques liés à l'amiante. Nous n'avions aucun équipement spécial», se souvient Vincenzo Sisto qui a vu, depuis, des camarades mourir de maladies pulmonaires. «Aujourd'hui, je veux davantage m'informer sur le sujet. C'est pour ça que je participe à la manifestation. Je ne me suis pas assez occupé d'amiante. Le syndicat avait marginalisé la question.» Et Vincenzo Sisto d'assurer que même s'il «échappe à ce piège mortel», il continuera à s'engager dans le domaine et à offrir son soutien aux travailleurs. Et si le diagnostic devait confirmer la responsabilité de l'amiante dans sa maladie, le militant promet de «remuer ciel et terre». «Je ne me laisserai pas tuer sans rien faire. J'attaquerai. Porterai plainte. Me battrai pour obtenir des indemnités.»

 

Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 20/21 du 15 mai 2013

 
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