Des potagers pour tous : un nouvel art de vivre
Les Incroyables comestibles, mouvement citoyen et écologique de jardins gratuits

Une démarche solidaire vise à redynamiser les échanges locaux par la culture de fruits et de légumes bio en libre service. Le slogan: «Nourriture à partager. Servez-vous librement, c'est gratuit!»

En ce samedi ensoleillé du mois de juin, une animation joyeuse agite gentiment la maison de quartier de Chailly à Lausanne. On y partage un jus de pommes, une tartine, mais surtout des plantons de salade, de bourrache ou encore de plantes aromatiques, cultivés notamment par les initiatrices de la journée... Des plantons à faire pousser chez soi, mais idéalement devant chez soi, pour permettre à tout un chacun de se servir. Voilà la philosophie toute simple des «Incroyables comestibles», un mouvement citoyen né à Todmorden, au nord de Manchester en Angleterre.
Cette petite ville de 15000 habitants gangrénée par le chômage suite à sa désindustrialisation s'est transformée depuis 2008 en immense potager. Ce, grâce à deux de ses habitantes qui ont initié un changement de mentalité en plantant fruits et légumes un peu partout afin de sensibiliser la population à l'environnement et à l'alimentation locale, mais aussi plus prosaïquement pour permettre à chacun de se nourrir sainement en ces temps de crise.
Les «Incredible edible» (Incroyables comestibles) ont ainsi permis à Todmorden d'être autonome alimentairement à hauteur de 82% et aussi de créer de nouveaux liens entre les habitants. Autre surprise, et de taille, les incivilités et les petits délits ont diminué de manière importante.
Depuis, le mouvement essaime à travers le monde (Europe, Canada, Etats-Unis, Amérique du Sud, Afrique, Australie...), et en Suisse, notamment à Lausanne, Sion, Romainmôtier et Orbe. Difficile de savoir combien de sites existent car tous ne sont pas répertoriés sur le site internet du mouvement.

«Servez-vous librement»
Si chacun peut s'approprier cette idée à sa manière, que ce soit au coin de son immeuble ou de son quartier, à Lausanne, la Municipalité a été approchée par plusieurs citoyens afin d'utiliser des terrains publics. En face de la maison de quartier de Chailly, quatre bacs y ont été posés. A l'intérieur, une culture «en lasagne», c'est-à-dire des couches de paille, de bois, d'herbe, de feuilles et de terre dans laquelle ont été plantées des capucines, des herbes aromatiques, des tomates, de la salade, et un panneau explicatif: «Je plante, on arrose, tu récoltes. Nourriture à partager. Servez-vous librement, c'est gratuit!». Quelques conseils d'utilisation aussi: «Cueillez uniquement les feuilles extérieures, sans couper le tronc, afin que les salades puissent continuer à pousser! D'autres pourront ainsi en profiter.»
«Les salades vous donnent ainsi des feuilles pendant toute la saison. On cueille et on mange le jour même afin de profiter de toutes les vitamines», explique Isabelle Veillon, habitante du quartier de Chailly, une des initiatrices du mouvement. Jardinière émérite, elle distille ses bons conseils et son enthousiasme. «Je cultive et j'ai très à cœur de soigner mon jardin sans pesticide, pour la biodiversité et notre santé à tous. Et puis, lorsqu'on parle de souveraineté alimentaire, le premier pas est de cultiver soi-même. Surtout qu'une petite graine peut nous nourrir pendant des mois. C'est tout à fait fonctionnel en Angleterre et dans d'autres pays, alors pourquoi pas chez nous? Bien sûr, nous n'avons, du moins pour l'instant, pas autant de besoins en termes de nourriture, mais en liens sociaux oui. Et cultiver la terre, c'est se sentir bien et créer ces liens.»

Citadins jardiniers en herbe
Pour jardiner, même pas besoin de terrain. Céline Kamoo Weber, autre initiatrice du projet, a cultivé des plantons sur son balcon. «Une seule graine et un peu de terre nous permet d'avoir ensuite 100 graines... La nature est généreuse, abondante. Et si j'y suis arrivée, n'importe qui peut le faire», sourit la citadine. Pour elle, contrôler sa nourriture, c'est aussi penser à sa santé et ouvrir une réflexion plus large sur son rapport au monde. «C'est une démarche citoyenne essentielle: partager de la nourriture, c'est la base de la vie.»
Si les risques de vandalisme sont bien sûr présents, ils sont minimes, estiment les participants à cette démarche. Fabienne Arnaud, chargée de projets dans l'association NiceFuture, se réjouit que le potager créé dans le cadre du festival de la Terre au parc de Montbenon ait été respecté. Elle a aussi pris contact avec plusieurs restaurateurs pour installer des bacs sur leurs terrasses. Et, comme les citoyennes de Chailly, collabore avec la ville et la Fondation du Levant, institution (dont la mission est le traitement des addictions et l'insertion socioprofessionnelle) qui vend planches et clous aux dimensions adéquates pour les carrés potagers. Isabelle Veillon souligne: «Pour l'instant, nous travaillons en accord avec la ville, mais chacun peut aussi contacter sa gérance de son côté. Il y a tellement de gazons stériles qui pourraient être bien plus utiles...» Avis aux jardiniers en herbe...

Aline Andrey


Témoignages

Fabienne Aubry, habitante du quartier de Chailly: «J'ai vu des pots de plantes aromatiques devant un immeuble près de chez moi. L'idée de me servir sans payer m'a paru bizarre, mais cette initiative me donne envie de contribuer en cultivant et en partageant moi aussi. En plus, j'ai déjà de la coriandre plus qu'il n'en faut...»

Alin Guignard, habitant du quartier de Chailly: «C'est une manière de se réapproprier notre nourriture, car actuellement on nous l'impose. Et c'est souvent contradictoire: le bio d'Espagne est-il fiable et vraiment écolo si l'on pense aux transports? Et pourquoi les bananes Max Havelaar sont-elles emballées dans du plastique?»

Fabienne Arnaud, chargée de projet à NiceFuture: «Nous initions, mais ensuite c'est au citoyen de s'engager, de planter plutôt que de tondre le gazon, et, par exemple, d'aller sonner chez le voisin le plus proche pour avoir de l'eau et arroser. Cette démarche va de pair avec l'idée qu'il faut aider notre terre nourricière à récupérer ses fondations. Les pesticides sont donc à bannir.»

 

 

Edition n° 26 du 26 juin 2013

 
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