Une utopiste qui fait sa part
Depuis 50 ans, Véra Tchérémissinoff se bat contre les discriminations qui touchent les femmes, les Amérindiens, les Roms...

Sa sensibilité extrême face aux discriminations a fait de sa vie un combat de tous les instants. Pas étonnant dès lors que Véra Tchérémissinoff consacre une énergie débordante à défendre la cause des Roms. «Ce sont les plus stigmatisés en Europe, depuis longtemps et partout. Souvent les gens s'agacent de leurs comportements insistants, mais ils viennent d'une telle misère...» Alors mama Véra ou mama gadji, comme les Roms l'appellent, sillonne les parkings lausannois où ils dorment - et où ils sont régulièrement réveillés en pleine nuit par la police qui leur inflige des amendes de 120 francs, voire beaucoup plus en cas de récidive - afin d'apporter informations et médicaments, entre autres soutiens. L'association Opre Rrom (Association lausannoise d'action et de solidarité avec les Roms), qu'elle a créée en 2010, sensibilise aussi les autorités et la population à leur situation. Elle dénonce actuellement le nouveau règlement de la ville de Lausanne qui signifie concrètement une quasi-interdiction de mendier. «Les Roms ne comprennent pas un tel acharnement. Aujourd'hui, ils peinent même à se nourrir et à envoyer de l'argent à leur famille pour leur subsistance et l'école. Or, à notre avis, c'est par la scolarité qu'on peut espérer des progrès... Même si cela prendra du temps.»

50 ans d'engagement
«Ce qui m'atterre c'est que même si les gens sont beaucoup plus informés qu'auparavant leurs attitudes n'évoluent pas. Il n'y a pas de prise de conscience», relève celle dont la famille paternelle, d'origine russe et juive, a subi la Deuxième Guerre mondiale. «Comment peut-on encore discriminer des populations alors que l'on sait où cela peut mener? Comment est-il possible qu'il y ait des pogroms antiroms en Hongrie?»
La militante ne baisse pourtant pas les bras. Depuis 50 ans, elle fait sa part, comme elle dit, sans attendre de résultat. Optimiste? «On me dit souvent naïve, mais je ne le prends pas comme un défaut», rit la septuagénaire. «J'ai des moments de découragement, mais je suis une utopiste...»
Sa première lutte remonte aux années 60 pour l'indépendance de l'Algérie. «Quand je suis sortie de mes 11 ans de pensionnat, à Nice et à Genève, j'ai pris conscience que le monde n'était pas comme on me l'avait décrit.» Sa bulle éclate face aux injustices. En elle, une force de résistance et de lutte se réveille. Véra a alors 17 ans et côtoie le Mouvement démocratique étudiant (MDE), qui soutient les décolonisations, puis, dès mai 68, entre dans des mouvements féministes. Elle cofonde à Genève l'Ecole Active, une école autogérée par les parents et les enfants, le tout inspiré par les principes de Summerhill. Parallèlement, elle devient psychopédagogue (auprès d'adolescents en difficultés et, plus tard, de requérants d'asile).

Pour les droits des Indiens
L'année 1973 est un moment clé dans sa vie. Véra Tchérémissinoff prend connaissance d'une révolte d'Indiens dans la réserve de «Wounded Knee», lit un livre sur l'histoire des USA vue du côté indien et rencontre «son» premier Amérindien: un Cherokee, Jimmy Durham. C'est le début de sa lutte pour la reconnaissance des peuples autochtones aux Nations Unies. En une trentaine d'années, elle a créé plusieurs associations de soutien (Incomindios, Asna, Sopam) et participé à de nombreux groupes de travail pour l'élaboration de la Déclaration des droits des peuples autochtones. «Je suis heureuse d'avoir pu contribuer, ne serait-ce d'un micron à cette déclaration...» Et d'ajouter: «Il faudrait maintenant tout recommencer pour les Roms.»
Parallèlement à son engagement pour les Amérindiens, Véra Tchérémissinoff s'est aussi engagée dans plusieurs groupes de soutien contre les dictatures au Chili et en Argentine. Elle n'a jamais mis le pied sur terre américaine, par peur de l'avion surtout, mais aussi parce que le monde vient à elle. Elle a ainsi hébergé le syndicaliste Evo Morales (l'actuel président bolivien), rencontré, entre autres, le dirigeant mapuche Aucan Huilcaman et les fondateurs du American Indian Movement, parmi lesquels Bill Wahpepah.
Toutes ces rencontres ont aussi été rendues possibles par son amour des langues. Polyglotte, née avec le russe et le français en bouche, Véra Tchérémissinoff a ensuite appris l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'allemand, et l'arabe. Une de ses passions: la calligraphie arabe et hébraïque. A la recherche d'une harmonie intérieure, elle dessine un triangle avec à chaque angle, les mots: je pense, je dis, je fais. «Je me sens bien quand ces trois dimensions sont cohérentes», explique-t-elle. Ainsi, ses prises de conscience l'ont amenée il y a deux ans à vouloir devenir végétarienne, par respect des animaux et de la nature. Très critique envers les dogmes religieux, elle croit en l'esprit de l'Univers et en la Terre mère. «En 30 ans de liens avec les Amérindiens, j'ai appris à voir l'homme comme faisant partie de l'Univers, du grand Tout.» 


Aline Andrey

Pour plus d'informations sur Opre Rrom: www.oprerrom.org

 

 

Edition n° 27/28 du 3 juillet 2013

 
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