Les sabots une histoire de famille
A Cornol dans le Jura, André Gaignat possède la dernière saboterie de Suisse ouverte par son père en 1929

Immersion dans le village jurassien de Cornol à la rencontre du dernier sabotier de Suisse. Entre la fabrication des sabots et l'accueil des visiteurs venant des quatre coins du pays, André Gaignat, 72 ans, passe tout son temps dans son atelier. Plus qu'un métier, la saboterie est pour lui une passion, une histoire de cœur. Et même si la relève est assurée, Dédé avertit: il n'est pas prêt de se retirer!

Tout a commencé en 1929, lorsque Marcel Gaignat et sa femme Berthe montent leur saboterie à Cornol, dans le canton du Jura, devenue aujourd'hui la dernière de Suisse en activité. Déjà parents de six enfants à l'époque, les temps sont durs et la famille se débrouille avec les moyens du bord pour subvenir à ses besoins. Six autres enfants suivront, dont le dernier en 1941, André. Petit, André partage son temps entre l'école, la saboterie, le travail à la ferme et les petits boulots, mais il a déjà une idée fixe. «Depuis tout gosse, j'avais en tête de perpétuer ce savoir-faire, confie André Gaignat. J'ai toujours travaillé dans cet atelier, je l'avais dans le sang.» Formé par son père, qui a lui-même effectué son apprentissage en France, André a été le seul de ses frères et sœurs à vouloir reprendre le métier de sabotier. «C'était sentimental à l'extrême. Je voulais continuer vis-à-vis de mes parents car ils se sont donné beaucoup de mal pour monter tout cela.» Le père et le fils, autant bosseurs que passionnés, travailleront ensemble pendant de nombreuses années. «Mon père a fait des sabots jusqu'à 86 ans!»

La relève assurée
André, surnommé Dédé, a officiellement pris le relais de la saboterie au décès de son père. Et aujourd'hui, à 72 ans, même si sa fille Mauricette et son gendre se sont engagés à lui succéder, il n'est pas prêt à lever le pied. «Ils reprendront quand j'arrêterai... dans 30 ans!» Et d'ajouter: «Moi, je ne connais pas la retraite ni ce que c'est que d'avoir mal. Je préfère qu'on me prive de nourriture que de ma saboterie...» Et c'est rien de le dire. André passe sept heures par jour dans son atelier, du lundi au samedi. Un atelier d'époque empreint de l'odeur de sciure où trônent toujours les imposantes machines installées par son père en 1929, actionnées grâce à un moteur et des courroies. «Je n'ai jamais eu à changer une seule pièce!» Pour réaliser une paire de sabots, il faut compter entre 3h30 et 4h, pour un coût de 48 francs. Si le savoir-faire et les outils n'ont pas changé, l'usage des sabots a, quant à lui, subi une révolution. «Pendant la guerre, tout le monde chaussait des sabots, c'était la chaussure du pauvre.» Aujourd'hui, mises à part quelques âmes nostalgiques du port du sabot et les cliques des carnavals bâlois et jurassiens, le sabot est surtout devenu un objet de décoration. Et Dédé ne cesse d'innover en matière de produits dérivés: porte-clés, pots de fleurs, porte-bouteilles, bougeoirs, salières ou encore bouchons, que l'on peut orner de dessins ou de pyrogravures faites à la main. «J'invente toujours de nouvelles choses, cela permet de diversifier un peu.»

Des milliers de visiteurs
Avec les années, la dernière saboterie de Suisse est devenue une étape touristique incontournable. André reçoit régulièrement des visiteurs et des groupes, et ce, il insiste, gratuitement. «J'ai eu plus de 1500 personnes ces trois dernières années, dont des gens provenant du Canada ou de Belgique. Il ne se passe pas deux jours sans que quelqu'un ne vienne.» Pour Dédé, personnage avenant, rieur et rempli d'énergie, c'est toujours une joie de faire découvrir sa passion, son «virus» comme il l'appelle. Et comme expliquer serait trop compliqué, il fait systématiquement une démonstration. Avec lui, tout est toujours possible, ce qui lui a valu le surnom de «Pas de problème». Ce qu'il apprécie le plus, ce sont les échanges avec les enfants, qui ont rempli son livre d'or de dédicaces et de dessins. «Un jour, un gamin de 6-7 ans est redescendu du bus et m'a dit: «Vous faites un beau métier Monsieur, il faut le garder.» Cela m'encourage encore plus à poursuivre et à faire perdurer l'activité.» Pour le futur, André a déjà briefé ses petits-enfants. «Je suis sûr que mon petit-fils, qui a aujourd'hui 4 ans, assurera la relève. Il est curieux, il s'intéresse à tout... J'aimerais beaucoup le voir à l'œuvre.» En attendant, André Gaignat projette de rédiger ses mémoires. «Je vais le faire, je ne reculerai pas: c'est pour la descendance...»

 

Infos pratiques
La saboterie de Cornol est ouverte au public tous les jours ouvrables, y compris le samedi.
L'accueil des groupes se fait sur rendez-vous au 079 722 39 59 ou au 032 462 27 53.
Contact: Route des Rangiers 27, 2952 Cornol. lasaboteriedecornol@gmail.com
A savoir que les sabots sont uniquement vendus sur place (stock disponible) mais peuvent aussi être commandés ou envoyés.

Manon Todesco


Etapes de fabrication:

1. Après avoir choisi le gabarit de bois selon la pointure de sabot souhaitée, la bûche est taillée avec une scie à ruban pour lui donner une première forme. Le bois utilisé est essentiellement de l'aulne.
2. L'extérieur du sabot est ensuite façonné. «Ce qui prend du temps, ce sont les réglages des machines selon les tailles voulues.»
3. Toujours à la machine, l'intérieur du soulier est creusé en respectant la cambrure du pied.
4. Les contours extérieurs ainsi que la pointe du sabot sont affinés à la main.
5. Avec une rouanne, l'artisan finit de creuser le sabot. «Les finitions, c'est le travail le plus pénible.»
6. Après avoir séché dehors, le sabot est poncé.
7. Si le sabot est destiné à être porté, André Gaignat récupère du cuir et du tissu pour former une boucle sur le devant afin de protéger le pied. Et la touche finale: le vernis.

Légendes pour le reste des photos:
9225: Les bûches prédécoupées côtoient les sabots prêts à être poncés et décorés.
9260: Les machines ont été installées par le père de l'actuel sabotier en 1929... et marchent toujours! «Je n'ai jamais eu besoin de changer une seule pièce.»
9414: Depuis tout petit, le rêve d'André Gaignat était de perpétuer l'activité montée par son père. Et à 72 ans, le sabotier est toujours aussi inséparable de son atelier.

 

 

Edition n° 29/30 du 17 juillet 2013

 
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