L'action discrète d'un homme de l'ombre
Jean-Pierre Pilet travaillait au service du personnel de Cimo à Monthey. Il a toujours eu pour boussole le soutien aux ouvriers

Il n'était pas en première ligne du combat syndical, mais Jean-Pierre Pilet a travaillé dans l'ombre sur le site chimique de Monthey pour permettre aux négociateurs ouvriers d'obtenir de belles avancées au niveau de leurs conditions salariales et des primes d'équipe. Jean-Pierre Pilet, syndiqué depuis un bon quart de siècle, était employé aux ressources humaines de Cimo, entreprise de services du site, après avoir débuté chez Ciba-Geigy en 1979. Comme responsable des salaires et des horaires, il connaissait toutes les ficelles des modes de calcul, qu'il a affinés et mis au point afin que les travailleurs ne soient pas lésés et que leur grande flexibilité soit reconnue.

Méfiance...
«Dans la CCT, les grandes lignes étaient posées. Ensuite, il y avait l'application. C'est moi qui la faisais. Dans ce cadre, j'avais beaucoup de marge. Il fallait gérer les heures supplémentaires, les primes d'équipe, le travail du dimanche. Pour le patronat, c'était de la petite cuisine, mais pour l'ouvrier, c'était important. Une prime pour un travail en 4 équipes est par exemple de plus de 1500 francs par mois. Nous avions des systèmes allant de 2 à 5 équipes, ce qui compliquait les calculs. Nous avons réussi à obtenir passablement de choses. Je mettais par exemple en place une manière de calculer qui entrait peu à peu dans les mœurs. Il était ensuite aisé de la faire passer dans la CCT», note cet homme discret, mû par une volonté d'améliorer le sort de ses collègues en cols bleus, bien que le sien soit blanc. Une situation parfois difficile à vivre, car la méfiance régnait dans les rangs ouvriers. «Par le fait d'être au service du personnel, certains se demandaient si je n'étais pas un espion. Et côté patronal, cela ne passait pas très bien que je sois syndiqué et socialiste», souligne Jean-Pierre Pilet qui avait adhéré à la FTCP - ancêtre du SIB et d'Unia - quelques années après son entrée à la Ciba. Une adhésion par idéal car il n'était pas couvert par la CCT. Il était aussi engagé au Parti socialiste, et a longtemps été conseiller communal lorsqu'il vivait avec sa famille à Antagnes sur Ollon.

Apprenti chez un marchand de tapis
Qu'est-ce qui a poussé ce fils d'une famille bourgeoise de Montreux vers le syndicalisme? «Mes premiers contacts avec le monde ouvrier, je les ai eus sur les chantiers, entre 16 et 18 ans. Je travaillais l'été comme aide-maçon pour me faire un peu de sous. L'ambiance, la solidarité, m'ont beaucoup plu. Les maçons me traitaient comme leur fils. Ça compensait la pénibilité du travail. Ils me poussaient à faire l'apprentissage de maçon, mais sur l'influence de la famille, j'ai fait un apprentissage d'employé de commerce. Au Port-Franc à Lausanne, chez un marchand de tapis arménien. J'y ai appris à me débrouiller en toutes circonstances, et des trucs de marchands de tapis!» rigole Jean-Pierre Pilet en évoquant ses souvenirs, les tapis en soie planqués au milieu d'une pile de tapis bon marché pour tromper les douaniers, ou ces ouvriers légèrement éméchés vidant les wagons-citernes remplis de vin d'Algérie.

La dure condition des rouleuses de cigares
Son CFC en poche, Jean-Pierre Pilet est engagé à la fabrique de cigares Rinsoz & Ormond à Vevey. «Le personnel était à 90% féminin, la plupart des ouvrières venaient d'Italie du Sud et ne savaient pas lire et écrire. Elles travaillaient au rendement. Tous les 15 jours, au moment de la paie, les maris les attendaient à la sortie. Il fallait feinter; je faisais une fiche avec le salaire normal, et une autre avec les suppléments obtenus pour qu'elles puissent garder quelque chose pour elles.» Jean-Pierre Pilet a été frappé par les dures conditions de travail de ces rouleuses de cigares. Certaines ne quittaient pas leur poste durant toute la journée, mettant des protections pour éviter d'aller aux toilettes. Il parle de ces contremaîtresses, des «matrones» de Châtel-St-Denis, s'occupant avec affection des 150 ouvrières, et des mécaniciens de l'encadrement. «Ils avaient beaucoup de problèmes avec toutes ces filles, ils se faisaient griffer, elles avaient le sang chaud!» raconte-t-il, admettant que ces messieurs avaient les mains baladeuses. Mais lui était très apprécié, parlant un peu l'italien, il les aidait pour leurs papiers ou leurs impôts.

«S'ouvrir aux cols blancs»
Ce soutien aux ouvriers est le fil rouge de la vie de Jean-Pierre Pilet, retraité depuis 6 mois. Aujourd'hui encore, ce papa de quatre enfants, dont deux filles adoptées originaires d'Haïti, et grand-papa de six petits-enfants, consacre un après-midi par semaine à la permanence sociale La Mosaïque à Lausanne, fondée par Appartenances. «Depuis janvier, il y a une arrivée d'Espagnols qui dorment dans leur voiture et ne savent pas comment s'y prendre. On les aide à faire un CV, on les dirige vers les offices adéquats. Je trouve que le syndicat pourrait faire un peu plus pour ces gens», dit-il.
Il souhaite aussi que syndicats et ouvriers s'ouvrent davantage aux cols blancs. «Le monde ouvrier se prive de beaucoup de choses en restant en vase clos. Il faudrait faire plus d'efforts pour syndiquer les ingénieurs, les employés. Si l'on pouvait intégrer toutes les filières d'une entreprise, on aurait une force bien supérieure», souligne-t-il. 


Sylviane Herranz

 

Edition n° 29/30 du 17 juillet 2013

 
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