Le Point d'eau: un puits de ressources
A Lausanne, une structure exceptionnelle accueille les plus démunis. Conseils, soins, douches sont à disposition

Depuis 15 ans, le Point d'eau à Lausanne fonctionne grâce à ses bénévoles, aux subventions de la ville, aux dons, et aux participations financières, minimes, de ses usagers, Suisses et migrants dont le point commun est la précarité.

Quand on entre au Point d'eau, ça sent bon le savon et la diversité. Le sentiment d'être sur une place de village entre l'Europe, l'Amérique latine et l'Afrique se dissout vite dans celui d'être plutôt comme chez les gens, d'entrer dans l'intimité de celui qui attend, après sa douche, en peignoir, pendant que ses uniques vêtements tournent dans la machine à laver. La réceptionniste, Cathy Ingold, tourbillonne, joyeuse et toujours avec un mot de bienvenue ou pour rire.
Du lundi au vendredi, le centre est ouvert 6 heures quotidiennement. Ses trois axes: l'hygiène, l'orientation sociale et les soins de santé.
Subventionné par la ville de Lausanne en grande partie, le centre n'aurait pu s'équiper professionnellement (surtout pour le cabinet dentaire) sans l'aide de ses fondateurs et mécènes, François et Christine Landoff. «Ayant rencontré par hasard une famille à Paris qui cherchait un endroit pour se doucher, ils se sont demandé si une telle structure existait à Lausanne... Et l'ont créée», explique le directeur François Chéraz.

Un lieu ouvert à tous
Depuis 15 ans, le Point d'eau accueille une majorité de migrants, sans-papiers, mais aussi toute personne, dont des autochtones, en situation de précarité, des working-poors aux sans-domicile fixe... Les consultations auprès de l'infirmière sont gratuites. Pour le reste des prestations, les prix sont symboliques: une séance d'ostéopathie ou un massage coûte 5 francs, une consultation dentaire 20 ou 40 francs, une douche ou une machine à laver, 1 franc. «Nous pouvons offrir ce type de prestations, à ces tarifs, grâce à nos 140 bénévoles», explique le directeur François Chéraz. «En ce qui concerne les soins dentaires ou ostéopathiques, nous vérifions la situation financière des personnes, pour éviter une concurrence déloyale et pouvoir faire face à la demande.» Si la structure est actuellement en manque de dentiste bénévole, pour le reste, elle répond tant bien que mal à l'afflux des besoins, en constante augmentation. Le nombre de prestations est passé de 18000 en 2010 à 34000 en 2012 (une douche ou une consultation chez l'ostéopathe étant équivalant à une prestation chacune). Soit plus d'une centaine de services rendus par jour. Une augmentation liée en partie à la crise européenne selon François Chéraz. «Depuis quelques années, il y a un afflux de migrants d'Espagne ou du Portugal qui viennent chercher du travail et dorment dans leur voiture...»

Des vies chahutées
Au Point d'eau, malgré les drames palpables et les difficultés sous-jacentes, l'ambiance est bon enfant. Un Tunisien, après avoir pris une douche, est en train de se rhabiller. Il raconte, sans se plaindre: «Je suis SDF depuis 4 mois. Je dors dans les parkings, au bord du lac, parfois à la Marmotte, si j'arrive à travailler un peu pour avoir de l'argent, mais je ne mendierai jamais. C'est dur, je me demande qui je suis, ce que j'attends. Ma demande d'asile a été négative. On n'a pas compris ma situation. Le Point d'eau, c'est le meilleur et le seul endroit pour se laver, se raser, faire sa lessive. J'y viens trois à quatre fois par semaine.»
Alors que cette journée d'été est considérée comme calme par l'équipe, un homme, tout à coup, entre et se jette au sol. Du sang coule de son œil. Un règlement de compte, semble-t-il, vient d'avoir lieu devant l'entrée. L'agresseur est déjà loin. Tout rentre vite dans l'ordre. «C'est une situation très rare. Même si parfois il y a des tensions, c'est généralement calme», précise la réceptionniste.
Il y a ceux qui sont assis, attendant leur tour pour une douche ou une consultation, des petits groupes qui discutent, des hommes qui fument dehors, et ceux qui s'activent dans la buanderie. Parmi cette petite foule hétéroclite, une jeune femme, bolivienne, vient prendre un rendez-vous chez le dentiste. Depuis cinq ans, elle travaille à Lausanne, sans papier pour subvenir aux besoins de son fils et de sa mère restés au pays. Les larmes aux yeux, elle raconte: la demande de visa (déposée par une connaissance) pour son enfant, qu'elle n'a pas revu depuis 5 ans, a été refusée... Une histoire douloureuse, parmi tant d'autres. L'infirmière, Danielle Kohler-Rose, pourrait parler des heures de ses rencontres, récits de drames et de résilience. Un point commun entre tous ses patients? «La précarité bien sûr, le sentiment d'exclusion, de solitude, la perte de repères qui peut générer des troubles du comportement...» Mais aussi des personnes aux parcours de vie exceptionnels, dont la richesse intérieure est relevée par tous les bénévoles, chevilles ouvrières du Point d'eau. Cet espace de vie où tout un chacun peut venir se ressourcer.


Aline Andrey

 

De l'exploitation des travailleurs immigrés

Nombre de travailleurs exploités, majoritairement immigrés, fréquentent le Point d'eau. «Beaucoup de gens nous racontent leurs difficultés à se faire payer. Il y a vraiment des marchands d'esclaves», s'insurge le directeur François Chéraz. Carlos Guzman, Espagnol d'origine équatorienne, ferrailleur, est l'un d'eux. Il était le camarade d'infortune de Mama Samba Sow, venu du Portugal (L'ES du 19 juin). Comme ce dernier, Carlos a été payé au compte-gouttes de fin janvier à avril, jusqu'à son accident de travail. «Le patron me disait qu'il m'avait versé l'argent sur mon compte, puis qu'il s'était trompé de numéro... plusieurs fois. Il gagnait du temps. Et j'avais besoin de ce travail, car, en Espagne, c'est trop difficile. Jusqu'au jour où je suis tombé sur l'épaule.» Depuis, Carlos Guzman n'arrive pratiquement plus à bouger son bras droit. Il est pris en charge sur le plan médical par la polyclinique, soutenu au niveau professionnel par Unia, et administratif et social par le Point d'eau. «Quand je vivais dans une caravane, je venais aussi pour me doucher et laver mes vêtements. Maintenant je vis dans le studio d'un collègue, mais je vais devoir bientôt trouver un autre endroit. C'est trop petit.» La pénurie de logements en Suisse génère un commerce abusif. «Des pièces sont sous-louées à des prix exorbitants. Je connais une personne qui paie 450 francs pour un lit dans une chambre partagée avec 3 autres personnes. Faites le calcul», dénonce François Chéraz. Il souligne aussi l'exploitation des sans-papiers. «Ils sont mal payés et corvéables à merci. La demande est forte, sinon ils ne seraient pas là...»
AA

 

 

Massages et ostéopathie, un luxe?

Le Point d'eau est l'un des seuls lieux où les étudiants de l'Ecole suisse d'ostéopathie peuvent pratiquer leur métier durant leur dernière année de formation sous la supervision d'un ostéopathe chevronné. «L'ostéopathie, comme les massages, ce n'est pas un luxe. Les personnes qui consultent accomplissent des travaux lourds et répétitifs, dont ils n'ont pas forcément l'habitude. Les migrants d'Amérique latine par exemple viennent souvent de la classe moyenne et de professions moins physiques. Ils ont donc beaucoup de problèmes de dos», explique François Chéraz. «Les femmes qui font des ménages ont souvent des douleurs de nuque ou des trapèzes», précise Matthieu Chappot, ostéopathe superviseur. Pour lui et ses collègues, le Point d'eau représente une chance unique de rencontrer ce type de population qui ne consulte jamais, les coûts n'étant pas pris en charge par l'assurance maladie de base. En outre, certains patients ne sont même pas assurés. Matthieu Chappot: «Par rapport à ce que je vois au cabinet, les maux sont ici 100 fois pires, liés à beaucoup d'antécédents, à des vies compliquées. Les besoins sont vraiment importants. Nous sommes parfois frustrés parce que, face à de tels problèmes, les patients devraient s'arrêter de travailler un moment ou ne plus dormir par terre. Mais ils n'ont souvent pas d'autres solutions. Nous nous retrouvons à soulager plutôt qu'à guérir.»
AA

 

 

Edition n° 31/32 du 31 juillet 2013

 
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