Dentelle d'acier
A 75 ans Charles Roulin continue à affûter son art de la coutellerie avec bonheur guidé par une passion qui ne s'élime pas

Coutelier d'art, Charles Roulin exécute dans son petit atelier installé à Bernex près de Genève des pièces uniques à destination d'une clientèle internationale. Sa marque de fabrique réside dans la création de sculptures miniatures en 3D, le plus souvent des scènes animalières, dans la lame et le manche de l'objet. Rencontre avec un homme au parcours atypique qui, à 75 ans, continue à livrer un peu de son âme dans la réalisation d'œuvres faisant le bonheur des collectionneurs.

Charles Roulin n'est pas un second couteau. Dans son art, il est le seul au monde, affirme-t-il, à réaliser dans le manche et dans la lame des sculptures en 3D. Une originalité, mais surtout une dextérité couronnée de nombreux prix et distinctions, qui lui assure une clientèle internationale. Actuellement, l'artiste estime qu'il lui faudra trois ans pour honorer les commandes en cours, la réalisation d'un couteau pouvant nécessiter jusqu'à un mois et demi de labeur. Pas de souci... l'homme, à la retraite, consacre l'essentiel de son temps à cette activité. Par passion. Mais aussi par défi, le coutelier de 75 ans réalisant des saynètes qui peuvent comporter jusqu'à douze miniatures de 2,5 à 3 millimètres! De vraies dentelles d'acier... «Je suis tellement pris par cet art que je réalise chaque couteau comme s'il était pour moi. Je me demande toujours si je vais y arriver. Le moindre faux mouvement, soubresaut, étant presque toujours synonyme d'irréparable», déclare le septuagénaire confiant laisser dans chaque objet «un peu de mon âme».

La lame, support d'une historiette
Souvent complexes, les sculptures représentent essentiellement des scènes de chasse ou animalières: figés dans le mouvement, des élans tentent d'échapper à une meute de loups, des éléphants avancent à la queue leu leu, des oiseaux prennent leur envol, des lions, des mammouths, des rhinocéros révèlent l'imaginaire d'un homme s'inspirant largement de la nature... Chaque lame raconte ainsi une historiette esquissée au préalable sur un carnet de dessins. La réalisation nécessite ensuite une sacrée dose de patience et de concentration et, bien sûr, un outillage spécialisé: binoculaire à fibre optique, quantité de limes, de rifloirs d'horloger, de fraises en acier tungstène et diamanté sans oublier des outils fabriqués sur mesure par Charles Roulin. «Je suis un peu comme un prothésiste. J'utilise tout ce qui me permet d'enlever du métal. Jamais rien n'est soudé ni rapporté. Tout est intégralement sculpté dans la masse.» Un travail d'orfèvre où surgissent, sous la loupe, des détails invisibles à l'œil nu...

Juste pour le plaisir...
«Je peux passer une demi-heure à ajouter un champignon que personne ne verra, juste pour mon plaisir», sourit l'homme à l'imposante stature, relevant que tous ses couteaux sont des pièces uniques, fabriquées dans des matériaux nobles... Acier d'une haute technicité pour la lame et manches en ivoire de mammouth, en os de dinosaure pétrifié, en bois de violette, de rose ou de palmier... Charles Roulin montre non sans fierté quelques spécimens utilisés pour ses créations. «J'ai là encore du bois préhistorique vieux de quelque 35000 ans. Il a été trouvé par un ami dans une cave. De quoi nourrir mon imaginaire», lance l'homme ouvrant des tiroirs remplis de trésors alors que trône sur une étagère une épée chinoise vieille de 800 ans, un crâne d'ours provenant des Etats-Unis ou encore, sur une paroi de son petit atelier bondé, la mauvaise tête d'un brochet pêché en Suède...

Des revêtements muraux...
Mais si Charles Roulin a fait des couteaux et ouvre-lettres sa spécialité depuis plusieurs décennies, rien ne le prédestinait au départ à ce travail. «A la fin de l'école obligatoire, je voulais devenir chirurgien ou chanteur lyrique. Comme j'aimais aussi dessiner, mon père a préféré que j'effectue un apprentissage de peintre en bâtiment», ironise ce natif de Genève. L'adolescent travaille alors dur pour sortir le meilleur de sa volée, son père lui ayant promis, le cas échéant, de lui offrir le vélo de course dont il rêve... Parole en l'air. Charles Roulin a beau obtenir le premier prix, le cadeau convoité passe à l'as. Vive déception qu'il relate avec un détachement teinté d'amertume comme quand il confie avoir perdu sa confiance dans le genre humain... Quoi qu'il en soit, peu convaincu par le métier appris, le peintre en bâtiment suit ensuite des cours pour devenir photographe et ouvre un atelier. Une activité qu'il remplira pendant une dizaine d'années avant qu'un divorce difficile et des problèmes financiers ne le contraignent à y renoncer. Il retourne alors à sa profession initiale après avoir aussi travaillé avec un ami comme restaurateur de tableaux. En parallèle, l'homme, féru de pêche, confectionne des cannes en bambou qu'il vend avec un certain succès.

... à la coutellerie professionnelle
Un hobby qui l'amène à rencontrer un richissime amateur de pêche qui lui achète deux cannes. Pour le remercier, Charles Roulin - qui a toujours aimé bricoler - lui offre un opinel qu'il a sculpté en forme de truite. Bien qu'il l'ignore encore, ce cadeau va sceller sa nouvelle destinée... L'acheteur lui montre alors sa collection de couteaux artisanaux américains. «J'ai eu le coup de foudre. Et affirmé que je pouvais faire mieux en moins d'une année», se souvient l'impulsif Charles Roulin. Le client le prend au mot et lui trouve un stage de trois mois à Phoenix, dans l'Arizona. Après trois semaines de pratique outre-Atlantique, le Genevois a dépassé le maître. «Craignant visiblement la concurrence, il m'a renvoyé chez moi sous de fallacieux prétextes.» De retour à Genève, Charles Roulin, alors âgé de 48 ans, s'équipe et commence à faire des couteaux en marge de son travail alimentaire. A 52 ans, l'artisan fort de sa reconnaissance - il a dans l'intervalle participé à de nombreuses expositions et reçu plusieurs prix - en fait son unique gagne-pain. «Jamais je n'aurais pensé rencontrer un tel succès», déclare le coutelier qui n'a pas pour autant renoncé à ses loisirs, pratiquant le tennis, le cyclisme et la pêche sportive. Et qui rêve de vivre jusqu'à 200 ans. Pas seulement pour sculpter nombre de nouvelles lames mais aussi par intérêt pour l'évolution de la... conquête spatiale. Un autre centre d'intérêt de cet homme estimant que le couteau a largement contribué au développement de la civilisation. «C'est un objet fabuleux. Sans nos vénérables ancêtres et l'utilisation de tranchants silex, on n'aurait pas atteint ce degré de développement. Le couteau a stimulé l'imagination des hommes et généré une émulation pour améliorer d'autres objets.» 


Texte Sonya Mermoud

Davantage d'informations: www.coutelier-roulin.com

 

 

Edition n° 33/34 du 14 août 2013

 
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