Le diable Lutz
Photographe engagé, Christian Lutz est notamment connu pour sa trilogie consacrée aux pouvoirs politique, économique, religieux

Christian Lutz est un homme de paradoxes. Un photographe hyperactif, qui apprécie la vitesse - «parce que notre temps est compté et qu'on a la responsabilité de faire quelque chose ayant du sens» - tout en réalisant des œuvres de longue haleine. Une personne versatile, hyper pessimiste, et pourtant très sociable et souriante. Un Genevois aux racines suisses allemandes qui use de son objectif comme d'un bouclier. Et parvient, avec des sujets parfois graves et sombres, à filtrer l'obscurité et la noirceur pour y faire entrer de la poésie. Y laisser transpirer la force de vie. Ou l'humour et l'ironie, un autre trait marquant de sa personnalité. Un athée qui s'intéresse à la spiritualité. Un sportif qui consomme des vélos à outrance - «histoire, toujours, d'aller vite» - et mange deux fois par jour au restaurant, sans lésiner sur le vin. Un solitaire qui se ressource aux contacts de personnes humainement engagées. Qui s'inquiète de voir l'individualisme seul encore gagner du terrain tout en estimant la situation déjà irréversible. Et qui rêve que chacun, avec ses particularités, trouve les ressources nécessaires pour contribuer, aussi modestement que possible, à un changement où l'économie n'ait plus le dessus... Bref un être complexe qui a de son côté choisi le terrain de l'image pour l'expression de son engagement. Avec, comme première œuvre majeure, «Protokoll», un livre consacré aux différentes activités de représentation du pouvoir politique. Un sujet qui exerce sur l'auteur attraction et répulsion en même temps...

D'un pouvoir à un autre...
Le prologue s'écrit à New-York, en 2003. A cette époque, l'artiste qui séjourne dans cette ville, assiste à l'arrivée de Pascal Couchepin, alors président de la Confédération. Le numéro un helvétique est venu inaugurer un festival culturel. Le déploiement sécuritaire qui entoure sa visite hallucine Christian Lutz. «J'ai trouvé cela risible», déclare le jeune quadragénaire qui y voit néanmoins un fort potentiel photographique. Il décide de suivre l'élu, «qualifié de loyal et de cultivé» même s'il ne partage pas toujours ses idées, et prolonge plusieurs années durant son travail en braquant son objectif sur d'autres acteurs politiques. Sur le devant de la scène. En coulisses. Dans ses interstices. Fasciné par les codes du pouvoir politique. Son décorum rigide et graphique. Son fonctionnement très hiérarchisé, «proche du système des castes». L'homme enchaîne ensuite, en 2010, avec «Tropical Gift», consacré au pillage des matières premières en Afrique. Il choisit le Nigeria riche en pétrole et en gaz pour documenter son sujet. «J'ai voulu illustrer un système pourri, l'expression d'un capitalisme sauvage qui ne se limite pas à cette région du globe», précise Christian Lutz qui ressent le besoin de se positionner en tant qu'auteur et citoyen. «C'était humainement très difficile. Aussi fascinant qu'abominable. La photo a agi comme exutoire», relève l'homme alors immergé dans un microcosme «surréaliste, occulte, criminel, avec sa part d'impalpable, lié à la mort».

... jusqu'a celui des censeurs...
Le dernier volet de sa trilogie porte sur le pouvoir religieux. Christian Lutz approche une communauté évangélique à Zurich et obtient l'autorisation de photographier différents événements qui rythment sa vie. Mais peu après sa sortie en novembre 2012, le livre intitulé «In Jesus'Name» est retiré des rayons: 21 personnes figurant dans l'ouvrage, pilotées par le management, portent plainte pour atteinte à l'image et obtiennent son interdiction. «Si je me suis senti trahi? Le mot est encore trop faible», soupire l'artiste devenu dès lors pour ses adversaires l'incarnation d'un diable infréquentable. Quoi qu'il en soit, il décide d'accepter les mesures provisionnelles. «La raison? Le Tribunal n'allait pas traiter du sujet principal, à savoir l'interprétation des images, mais statuer sur le consentement des personnes seulement. En acceptant le jugement à ce stade, j'évitais une possible jurisprudence. J'ai aussi préféré porter la problématique dans l'espace artistique.» Mais en dépit de la position du photographe, la partie adverse ne s'estime pas satisfaite et poursuit aujourd'hui la procédure. «Il faudra cette fois-ci aller jusqu'au bout et faire bloc pour la défense de la liberté d'expression. Au-delà du procès même. Au risque de mettre à mal la tradition de la photo documentaire. Et de tomber dans le tout aseptisé.» Ecueil évité avec sa trilogie qui présente la particularité de ne pas comporter de légendes de photos. Un parti pris clairement défendu par l'auteur. «Les légendes tueraient mes images. Je m'adresse davantage aux émotions. Je n'entends pas interférer sur la force subjective du spectateur. Il n'a pas besoin d'être accompagné» se justifie Christian Lutz tout en relevant que si les interprétations peuvent être multiples, elles entrent dans un champ néanmoins limité, une problématique clairement définie, avec des garde-fous.» Une démarche sur le fil du rasoir qui contribue à l'attraction de ses images. Entrant dès lors souvent dans la définition donnée par Christian Lutz d'une bonne photo, «celle dont on a de la peine à se défaire, qui ne s'éteint jamais»...

Sonya Mermoud

La trilogie de Christian Lutz est visible au Musée de l'Elysée à Lausanne jusqu'au 1er septembre prochain.

 

 

Edition n° 33/34 du 14 août 2013

 
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