Marée humaine unie sous une diversité de revendications
Prise d'assaut par quelque 15000 manifestants, la place Fédérale a servi de plage à l'expression de multiples exigences

«Stoppons cet incendie social criminel avant que tout ne s'embrase»
Des messages forts ont émaillé les discours des dirigeants syndicaux

L'accueil des manifestants sur la place Fédérale en français, allemand, italien, espagnol, portugais, albanais et serbo-croate a soudé les 15000 travailleurs réunis devant la tribune où se sont succédé les dirigeants des grandes fédérations de l'Union syndicale suisse (USS). Paul Rechsteiner, président de cette dernière, a ouvert les feux avec un message fort: «Ici, dans cette maison, dans ce Palais fédéral, un attentat se prépare. La plus violente attaque contre les rentes que la Suisse n'ait jamais connue!» Rappelant que la Suisse n'a jamais été aussi riche, Paul Rechsteiner s'est indigné contre tous les profiteurs qui se sont enrichis ces 10 à 15 dernières années et contre leurs «acolytes politiques et médiatiques» qui, aujourd'hui, «veulent nous faire croire que la Suisse s'effondrerait à cause de l'initiative 1:12». Il s'est aussi élevé contre «l'essai pilote» de rentes variables lancé par les chefs des CFF, qui aura valeur de test pour toutes les caisses de pension. «Mettons le holà aux agissements de ces Messieurs, stoppons cet incendie social criminel avant que tout ne s'embrase», a-t-il tonné. «Les syndicats sont la force sociale la plus puissante de Suisse», a-t-il souligné en appelant chacun à porter plus loin le message de la manifestation, car «la Suisse est mûre pour un tournant social».

Un signal fort
«Nous sommes réunis aujourd'hui pour donner ensemble un signal fort contre le dumping salarial et pour des salaires minimaux corrects», a poursuivi Vania Alleva, coprésidente d'Unia. Elle a rappelé que dans la riche Suisse, près d'un million d'enfants et d'adolescents, de jeunes et de seniors vivent dans la pauvreté ou à la limite de celle-ci, que presque un demi-million de salariés travaillent avec des bas salaires et que près de 200000 personnes sont au chômage. Pendant ce temps, aux syndicats qui se battent pour contrer cette situation, «des politiciens et des capitaines de l'économie répètent sur tous les tons: La Suisse est un modèle à succès que les syndicats cherchent à détruire», a-t-elle relevé. Vania Alleva a répondu que si la Suisse était un modèle à succès, c'était grâce au travail quotidien de 4 millions de salariés, dont 1 million de migrants, et de près de 1 million de femmes au foyer. Pour que ce modèle puisse continuer à exister, a-t-elle insisté, il faut que tous les abus soient combattus, en introduisant un salaire minimum de 4000 francs, en accordant des hausses de salaire pour tous, une amélioration des mesures d'accompagnement sans quoi «la libre circulation des personnes est en danger» et en luttant contre la précarisation des conditions de travail, à l'exemple des ouvertures des shops durant 24h. «Ce n'est pas nous qui menaçons la Suisse et son modèle à succès, mais la cupidité des managers et la précarisation des conditions de travail!»

«C'est à nous de dire: ça suffit!»
Président du SEV, le syndicat du personnel des transports, Giorgio Tuti a qualifié les rentes variables proposées par les CFF de «choquantes, mesquines et dangereuses». Ces rentes, dites volatiles, «c'est la fin des rentes sûres, la fin des retraites dignes et convenables, car ce ne serait plus la caisse de pension qui porterait le risque en cas de pertes dues à de mauvaises spéculations, et pas non plus l'entreprise, mais uniquement les retraités. Et cela, nous ne l'acceptons pas!»
«Combien de temps encore devrons-nous constater que les riches et superriches continuent de s'en mettre plein les poches au détriment de l'emploi et des conditions de travail? Que les écarts salariaux continuent de se creuser, que les attaques contre les rentes deviennent de plus en plus massives? Combien de temps encore devrons-nous accepter que le stress et les problèmes de santé augmentent sans cesse, que l'épuisement au travail prend une ampleur sans précédent?» Alain Carrupt, coprésident de Syndicom, a lui appelé à la lutte pour répondre à ces questions: «Cette réponse nous appartient, vous appartient, c'est à nous de dire tous ensemble: ça suffit!»

Soutien aux grévistes
Katharina Prelicz-Huber, présidente du Syndicat des services publics, a conclu en fustigeant les programmes d'économies mis en place par les communes, les cantons et la Confédération alors que des milliards avaient été injectés pour sauver les banques, milliards manquant aujourd'hui aux caisses publiques.
Durant les prises de parole, les manifestants se sont également solidarisés avec les grévistes genevois de Gate Gourmet et de Partage, présents sur la place Fédérale. Les premiers se mobilisent contre la baisse des salaires imposée par leur direction alors que les seconds, employés par une «entreprise sociale» à laquelle les autorités sous-traitent certains travaux, combattent des salaires de misère de 2800 francs par mois...

Sylviane Herranz

 

Quelque 15000 personnes ont participé samedi dernier à la manifestation nationale organisée à Berne par l'Union syndicale suisse. Cette rencontre était l'objet de nombreuses revendications. La mobilisation portait aussi bien sur la défense du salaire minimum, l'AVSplus ou encore l'initiative 1:12. Les participants ont crié leur opposition au dumping salarial, à la baisse des rentes ou encore au relèvement de l'âge de la retraite des femmes. Temps forts.

«Contre les abus patronaux, luttons pour plus de droits!», «Halte au dumping salarial. Salaire minimum pour tous!»; «AVS, plus elle vieillit, plus elle maigrit!»; «Patrons voyous, vous finirez au trou!»... Arrivés en bus et en train spécialement affrétés pour l'occasion, quelque 15000 manifestants ont convergé samedi dernier vers la place Fédérale. Sous un soleil complice, provenant de trois lieux de rassemblement différents, de longues colonnes de personnes ont marché jusqu'au Palais du gouvernement, scandant différents slogans. Dans cette marée humaine multiculturelle, colorée des drapeaux des syndicats, panneaux et banderoles, progressant, disciplinée, au rythme des injonctions des meneurs, des sifflets, sirènes et chants contestataires, une unité manifeste malgré la pluralité des revendications. Un élan commun pour exprimer un ras-le-bol général face à des conditions de travail toujours plus difficiles, un dumping salarial gagnant du terrain et une menace claire sur les acquis sociaux.

«Il en faudrait 30 fois plus»
«La rue appartient aux travailleurs», crie, joyeux, un homme galvanisant le groupe des Genevois marchant dans son sillage. Mais aussi ce jour-là à nombre d'enfants accompagnant leurs parents. «Il faut leur apprendre jeune à se défendre. Nous, on a tellement appris à se taire», explique une maman encadrée de ses deux garçons dont l'un s'exerce à faire valser un drapeau Unia plus grand que lui ou presque. «Ils sont là pour que maman travaille moins», enchaîne la manifestante. Fernando, retraité, est venu, lui, par solidarité et «pour combattre une droite qui porte atteinte aux conditions de vie de tous». Cet ancien travailleur de la métallurgie, mis à la retraite anticipée, regrette toutefois qu'il n'y ait pas davantage de monde. «Il en faudrait trente fois plus», affirme cet Espagnol dénonçant une société trop individualiste «qui fait le jeu de la classe dirigeante». «Utile malgré tout ? Oui. Il est important de maintenir une certaine pression. Mais beaucoup n'ont pas connu des temps difficiles», poursuit cet homme qui, ayant vécu la période franquiste, manifestait «sous les fusils». «Aujourd'hui, c'est un peu une promenade», relève-t-il encore quand bien même les revendications sont pertinentes. «Je suis très inquiet pour les rentes. Moi, je devrai quitter la Suisse dans deux ans. Non pas pour le plaisir mais pour pouvoir vivre convenablement.»

Bataille des idées perdue?
Jean-Pierre, 68 ans, n'est pas non plus impressionné par la foule, «compte tenu de la violence des attaques menaçant les retraites et assurances sociales». «Des questions d'une telle importance devraient réunir bien plus de personnes. Mais on parvient à persuader les gens qu'il n'est pas possible d'agir autrement. Les libéraux et capitalistes ont gagné la bataille des idées ou presque en laissant croire qu'il n'existe d'autre alternative à la leur, que des sacrifices sont nécessaires. Le problème se résume pourtant seulement à une inégale répartition des richesses.» A 35 ans, une secrétaire du Sit espérait, elle aussi, plus de participants. Quant à l'impact de la rencontre, elle l'estime plus important sur les travailleurs que sur les autorités «pour qu'ils puissent poursuivre la lutte au quotidien avec l'énergie puisée dans la manifestation». Son de cloche plus optimiste d'un quadragénaire carreleur qui estime, de son côté, dans le train du retour qu'une brèche positive a ce jour-là été ouverte en faveur du salaire minimum... L'avenir le dira.

Sonya Mermoud

 

Da Silva José, 42 ans, maçon
«Je suis là pour de meilleurs salaires... Et la promenade. J'ai peur qu'avec la concurrence des travailleurs étrangers et la crise, les patrons en profitent pour baisser les salaires. Je suis favorable aux 4000 francs minimums réclamés par les syndicats. Je vis en Suisse depuis 11 ans. J'exerce un métier dur mais, pour l'instant, mon revenu est correct. A la retraite ou avant, je rentrerai dans mon pays, le Portugal.»

Embalo Guiné, 46 ans, maçon
«Je vais à Berne pour défendre les droits des travailleurs et par solidarité. Je suis pour le salaire minimum à 4000 francs. Moi je gagne aujourd'hui un peu plus. J'ai quitté le Portugal il y a quatre ans à cause de la crise. La vie en Suisse et les lois de ce pays sont bonnes. Je me suis bien adapté. Les manifestations sont utiles pour tous les travailleurs.»

Kidani Johannef, 53 ans, boucher au chômage
«C'est important de participer à ce genre de rencontre. En tant que socialiste, je me bats pour l'égalité entre tous les êtres. Le salaire minimum est nécessaire. Si le montant réclamé est assez élevé? Oui, mais évidemment ça dépend de son train de vie. Avant, je travaillais dans une boucherie. Je gagnais 2700 francs par mois. Le patron m'a exploité. Aujourd'hui, je serais prêt à faire n'importe quel travail. Je suis inquiet pour mon avenir. J'espère retrouver un job qui me permette de mener une existence décente.»

Jeanine Deforel, 56 ans, secrétaire
«Je suis venue par solidarité avec les autres travailleurs. Je n'ai pas de revendication en particulier. Je suis contente de mon sort mais, comme ça, j'amène une voix de plus pour les personnes moins bien loties. Je suis néanmoins préoccupée par le maintien des rentes et l'âge de la retraite des femmes. Un relèvement serait injuste. Les femmes ont beaucoup plus à faire que les hommes. Peinent à conjuguer vie professionnelle et familiale. Déçue d'Alain Berset? Il est pris en étau. J'adhère aussi à l'initiative du salaire minimum et celle 1:12. Certains salaires de patrons sont indécents. L'impact de ce genre de manifestation? Oui, elle a du poids. Ça fait plaisir de voir autant de monde. C'est l'expression d'un ras-le-bol général. Le monde du travail actuel se résume à une lutte perpétuelle.»

Carola Togni, 35 ans, chercheuse à l'université
«Je suis venue avec mon compagnon et ma petite fille de 3 ans. Je veux que mon enfant ait droit à une retraite décente. Je suis opposée au relèvement de l'âge de la retraite des femmes. Je ne veux pas d'une égalité au rabais mais désire une diminution du temps de travail et un meilleur partage des tâches. Je suis favorable à AVSplus et à un salaire minimum, d'autant plus important pour les travailleuses qui sont les premières touchées par les bas revenus. Ma priorité est l'amélioration des salaires. Il faut se mobiliser dans la rue et aussi sur les lieux de travail.»

John Pain, 43 ans, chauffeur aux TL
«Ma priorité? Le maintien de la qualité actuelle des services publics dans le domaine des rentes. Je suis opposé à des rentes variables. J'adhère aussi à 100% au salaire minimum et à l'initiative 1:12. Cette dernière est raisonnable au regard des abus des gros managers. Cette journée est importante. Elle illustre notre détermination. Il nous faut communiquer à l'opinion publique un message fort. Je suis aussi solidaire sur la question de l'âge de la retraite des femmes. Si l'on veut son relèvement, il faut alors aussi qu'on augmente le salaire des femmes au niveau de celui des hommes.»

Ariane Linder, 44 ans, assistante administrative
«Le salaire minimum et l'AVSplus sont mes principales revendications. Je suis impressionnée par cette forte mobilisation. Ça fait chaud au cœur. J'espère que cette manifestation fera réfléchir nos politiciens. L'initiative 1:12? Je la soutiens à fond. Il y a une trentaine d'années, l'écart salarial entre patrons et employés était de 6 ou 9 fois plus élevé, pas d'une centaine de fois, voire davantage. On ne peut accepter que certains directeurs s'en mettent ainsi plein les poches. On vit dans un monde du travail toujours plus dur. Il faut constamment produire plus et on n'arrive même pas à négocier des salaires adaptés au coût de la vie. Dans les années 80, une entreprise qui faisait un bénéfice de 6 ou 8% se montrait satisfaite. Aujourd'hui, un 20% ne suffit pas! On veut faire encore et encore du profit sur le dos des travailleurs.»

Propos recueillis par Sonya Mermoud

 

 

 

 

 

Edition n° 39 du 25 septembre 2013

 
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