La vie d'un chantier d'autoroute entre pressions et solidarité
Sur un chantier d'autoroute le travail de construction est quasi le même qu'ailleurs mais les conditions sont bien particulières

Sur l'axe Lausanne - Villeneuve, l'autoroute est perpétuellement en restauration. Visite de l'un des chantiers avec Jean-Michel Bruyat, secrétaire syndical à Unia, histoire de prendre le pouls des ouvriers qui, depuis avril, travaillent entre le mur qu'ils renforcent et la circulation.

Coincés entre la voie d'autoroute, les vignes, et la ligne à haute tension, ils sont une vingtaine d'hommes à terminer le doublage d'un mur de soutènement de terrain. A deux mètres de l'échafaudage, les véhicules font vrombir leur moteur à la montée, à 80 kilomètres-heure, radar oblige. Le bruit est assourdissant, agressant. «C'est mon deuxième chantier d'autoroute», témoigne Pascal, maçon français, temporaire depuis 3 ans en Suisse, mais qui travaille à 100% toute l'année. «Lors de mon premier chantier, en France, on se faisait bouffer par les moustiques. C'était terrible. Mais le bruit, c'est pire. Surtout quand il pleut, c'est atroce.» La pluie amplifie en effet l'écho du mur, mais il garde le sourire pourtant, tout comme ses camarades de chantier toujours prêts à lâcher une plaisanterie.
A l'heure de la pause de 9 heures, entre deux bouchées de sandwich au jambon, de vacherin ou de biscuit, ça rigole. «L'ambiance, c'est 60% du boulot. C'est insupportable quand les gens ne se parlent pas. Ça donne pas envie de bosser», relève Manuel Maduro, maçon. «Mais quand Benfica perd, on parle un peu moins», renchérit en plaisantant (à moitié), Rui Silva, contremaître chez Perrin, dans le métier depuis une trentaine d'années. Il ajoute: «On a une bonne équipe ici. C'est vraiment important pour diminuer le stress.»

La pression des délais
Le stress. Le mot est lancé. Et ils sont tous unanimes pour relever que, depuis quelques années, le travail s'accélère, la faute aux délais de plus en plus courts et aux effectifs qui se réduisent. Avant, il y avait un machiniste et deux ou trois personnes autour. Maintenant, c'est un ouvrier pour un machiniste. «Quand on commence, on devrait déjà avoir fini», lance un travailleur. «Je crois que le plus pénible dans notre travail, c'est de tenir les délais de l'Office des routes», renchérit Bruno Lagioia, contremaître dans l'entreprise Martin.
Le confinement lié à des chantiers très étroits et la circulation ajoutent encore de la pression. «La glissière ne sert à rien. Il paraît que l'impact d'un camion est de 2,50 mètres et notre mur est à 3 mètres...», souligne un travailleur, avant de relativiser. «Un accident, ça touche toujours. Et, après, on oublie...»
L'actualité est pourtant tristement parlante. A fin septembre, un employé du Service des routes a été percuté par une camionnette. Le même mois, le procès d'un chauffard ivre qui avait tué un jeune ouvrier en novembre 2011 sur l'A9 a conclu à trois ans d'emprisonnement, dont 8 mois ferme pour homicide par négligence.
Le danger est là, malgré des mesures de sécurité importantes. D'ailleurs, la sécurité peut elle-même s'avérer à double tranchant. «Cela prend du temps et de la place, ce qui met d'autant plus de pression sur les travailleurs», explique Jean-Michel Bruyat, secrétaire syndical à Unia, ancien grutier et président des maçons. Les bouchons d'oreilles, par exemple, limitent la communication et, par conséquent, les avertissements. «Moi, je ne supporte pas les bouchons. On n'entend rien. Même pas le chef gueuler», lâche Manuel Maduro.

Permis L en hausse
Sur ce chantier, qui doit se terminer fin octobre, les ouvriers ne sont plus qu'une quinzaine - ils étaient le double cet été - et s'occupent surtout des finitions. «Le rhabillage, c'est pour gommer les imperfections du béton», précise Bruno Lagioia. Le regard sur les montagnes et le lac, il lâche: «L'avantage, c'est qu'on a une belle vue.»
Sur les échafaudages, deux Italiens, venus des Pouilles, enlèvent les coffrages en bois. Les gestes se font à deux, sans avoir besoin d'un mot. Ils ont un contrat de travail pour trois mois, un permis L en poche. «Sur les chantiers, on voit de plus en plus de permis L, les B sont donnés au compte-gouttes. C'est une forme de précarisation et un retour au travail saisonnier. C'est inquiétant. Ces travailleurs précaires ne connaissent souvent pas leurs droits», déplore Jean-Michel Bruyat. De manière générale, sur les chantiers, celui-ci croise toutefois surtout des Portugais - en Suisse depuis longtemps ou qui reviennent après un retour au pays qui s'est soldé par un échec -, de nouveaux immigrés venus d'Espagne, et des Albanais surtout dans la sous-traitance dans les domaines du coffrage et du ferraillage.

Un grutier pour deux grues
Une entreprise sous-traitante du consortium (Perrin, Martin, ADV, Camandona et René May) est en train d'installer des câbles de précontrainte pour les ancrages du mur dont les 40 centimètres initiaux ont été renforcés par 60 centimètres de béton. «Cette année, les plus gros ouvrages ont été ceux de consolidation des murs», explique Jean-Michel Bruyat. «Les autoroutes demandent un entretien permanent. Surtout ici, avec des hivers froids - qui nécessitent salage et déneigement - et le passage de nombreux poids lourds sur cet axe transeuropéen.»
Au-dessus des échafaudages, le drainage est mis en place pour que l'eau du terrain pentu des vignes s'écoule. Un géotextile entoure les tuyaux. «C'est pas le tapis rouge, mais l'intention y est», rigole Mehdi Jobrani. Grutier, il a deux télécommandes autour du cou. «Je devrais être payé le double», estime-t-il toujours en plaisantant. Le travail étant passablement réduit depuis quelques semaines, il travaille au sol pour donner des coups de main aux camarades et conduire les deux grues. «Généralement, c'est mieux d'en haut, car on a toujours le même repère. Mais sur ce chantier, je vois mieux d'ici. Le travail de grutier, ce n'est jamais facile, mais c'est beaucoup plus difficile dans cette configuration. La grue a des sécurités pour éviter l'autoroute. Cela complique la tâche.» Jean-Michel Bruyat précise: «Toute la zone stratégique du travail est dans la zone de limitation, ce qui demande beaucoup plus de dextérité et de concentration. La sécurité est utile et nécessaire, mais complique la tâche et fatigue.»
La pause de midi sonne. Le vendredi, un des ouvriers cuisine pour tous. Poulpe au menu cette fois-ci. Pascal vante les mérites du chef cuistot entre deux explications sur le chantier. A la question de savoir s'il aime son métier, il répond: «C'est très contraignant, très usant. Tout le monde a mal au dos. Je me suis fait opérer deux fois des vertèbres. Mais j'ai essayé le travail en atelier et je ne supportais pas. J'aime être dehors. Eh oui, j'aime ce métier.»

Aline Andrey

 

Edition n° 42/43 du 16 octobre 2013

 
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