En finir avec les salaires de misère dans le commerce de détail
Plus de 47000 salariés de la branche gagnent moins de 22 francs l'heure. L'initiative veut mettre fin à cette injustice

L'Union syndicale suisse a lancé la semaine dernière sa campagne en faveur de l'initiative pour les salaires minimaux en soulignant que son acceptation permettrait de remédier au scandale des bas salaires qui entache le commerce de détail. Alors que les grands patrons - en particulier dans les commerces de vêtements et chaussures - engrangent des bénéfices record, le personnel ne doit plus rester le parent pauvre de la branche. L'Union syndicale suisse et Unia revendiquent un minimum de 4000 francs par mois.

Le peuple suisse se prononcera l'année prochaine sur l'initiative pour l'introduction d'un salaire minimum de 22 francs l'heure (4000 francs par mois) et la promotion des conventions collectives. Le commerce de détail figure en tête des branches les plus concernées par cette initiative. Et pour cause, 47000 personnes (14% des effectifs) y gagnent aujourd'hui moins de 22 francs l'heure, autrement dit moins de 4000 francs par mois, sans bénéficier d'un 13e salaire. Plus de la moitié de ces employés sont pourtant titulaires d'un certificat fédéral de capacité.

Discriminations choquantes
Cette situation a été dénoncée par l'Union syndicale suisse (USS) lors d'une conférence de presse la semaine dernière à Berne. «Mais où vivons-nous donc pour que des employés qualifiés avec apprentissage et expérience professionnelle ne gagnent pas assez pour pouvoir vivre décemment?» s'est indigné Paul Rechsteiner, président de l'USS, lequel a déploré non seulement les bas salaires mais également le fait que les conventions collectives restent trop rares dans la branche. «Les signaux donnés ces derniers temps par divers discounters en faveur du but visé par l'initiative sur les salaires minimums ne suffisent pas. Il faut que le commerce de détail ait aussi une CCT pour tout son personnel.» Autre constat douloureux: sur six personnes touchant des salaires trop bas, cinq sont des femmes! «Une discrimination choquante» que l'initiative syndicale aidera à corriger, si elle est acceptée.

Salaires à la traîne
Les failles du commerce de détail en matière de conventions et de salaires sont d'autant plus injustifiables que cette branche est globalement florissante, comme l'attestent les chiffres et faits livrés par Daniel Lampart, économiste en chef de l'USS. Ces 20 dernières années, ce domaine d'activité a connu une poussée de productivité du travail impressionnante. «Pour un million de francs de valeur créée, les détaillants n'ont plus besoin aujourd'hui que de 12 employés contre en moyenne 15 en 1997.»
Les bénéfices des détaillants ont presque doublé entre 1997 et aujourd'hui, passant de 1,5% à 2,7%. Sur fond d'achats groupés, de rabais de quantité et d'économie d'échelle, les concentrations effectuées entre 2000 et 2012 se sont traduites pour les grandes chaînes de distribution par une augmentation de 26,9% du chiffre d'affaires alors que dans le même temps celui des petits commerces diminuait de 0,2%.
Les profits des patrons de la grande distribution n'ont cessé d'enfler, contrairement aux salaires de leurs employés. «Alors que la productivité nominale du travail augmentait de 22,9% entre 1998 et 2010, le salaire médian ne progressait que de 16,9%. Pire encore: non seulement le personnel touche des salaires très bas mais ses horaires sont toujours plus irréguliers, ses conditions de travail plus précaires et le stress est de plus en plus fort.»
Ces constats implacables éclairent d'une lumière froide une réalité intolérable. Une situation que nous pouvons contribuer à corriger en votant en faveur de l'initiative pour des salaires minimaux et en nous battant pour des conventions collectives.


Pierre Noverraz


«4000 francs: le minimum pour m'en sortir»

Deux vendeuses sont intervenues dans la conférence de presse de l'USS. Marie, 57 ans, a travaillé 20 ans dans l'alimentation. «Ce métier me plaît beaucoup, particulièrement le travail à la caisse et les contacts avec les clients.» Le magasin dans lequel elle travaillait a fait faillite en mars dernier. Elle y gagnait 3300 francs net par mois, 13e compris. «Un magasin lui propose 18,50 francs de l'heure pour un emploi précaire aux horaires flexibles et non garantis. «Même l'assurance chômage trouve cela non convenable. Mon mari est concierge à 50%. Pour pouvoir nouer les deux bouts, je suis obligée de faire mes courses chez des hard discounters en Allemagne. Je vais aussi là-bas pour soigner mes dents. Et cela fait plus de dix ans qu'on se prive de vacances. C'est triste. Pour m'en sortir il faudrait absolument 4000 francs par mois. Notre travail le vaut bien!»

Tamara est, elle, directrice adjointe dans un commerce de chaussures et sport en Suisse alémanique. Titulaire d'un CFC et forte d'une expérience professionnelle de six ans, elle ne gagne que 3500 francs brut par mois. «Chaque être humain sait bien qu'un tel salaire ne permet pas de subvenir à ses besoins. Ces salaires sont synonymes d'avenir incertain [...] Dans la riche Suisse, où certains gagnent beaucoup d'argent, tout le monde devrait toucher un salaire équitable qui permette de vivre décemment.»

PN


Sous-payés d'un côté, milliardaires de l'autre...

Les magasins de chaussures et de vêtements sont souvent ceux qui paient le moins alors que nombre de leurs propriétaires amassent des fortunes colossales. Vania Alleva, coprésidente d'Unia, cite quelques exemples édifiants, notamment les familles Brenninkmeijer, propriétaires de C&A dont la fortune s'élève à 12,5 milliards de francs, la famille Bata, propriétaire des chaussures Bata avec 3,5 milliards, Philippe Gaydoul des chaussures Navyboot avec une fortune estimée à 1,25 milliard. Au plan mondial, la syndicaliste épingle la fortune de 57 milliards de dollars détenue par l'Espagnol Amancio Ortega, patron du groupe Inditex dont font partie notamment les chaînes de mode Zara et Massimo Dutti. Un tour d'horizon qu'elle boucle avec les 28 milliards de dollars de Stefan Persson, fils du fondateur d'H&M.
Vania Alleva note que certains employeurs «comme C&A, H&M, Zara, Dosenbach/Ochsner, Bata, Vögele Shoes, Ikea, etc., font partie des «partenaires antisociaux» à l'image de certaines organisations d'employeurs comme l'Union suisse des marchands de chaussures ou Swiss Retail Federation. «L'initiative sur les salaires minimaux est donc urgemment nécessaire et elle est financièrement supportable.»

PN

 

Edition n° 49 du 4 décembre 2013

 
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