Au Qatar des ouvriers surexploités se saignent pour le Mondial 2022
Suite à la mort cet été de dizaines de migrants sur les chantiers les syndicats exigent des garanties du Qatar et de la FIFA

En un peu plus de deux mois cet été, 44 travailleurs migrants népalais sont morts sur les chantiers des infrastructures de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar. Les normes de sécurité ne sont pas respectées, les ouvriers vivent et travaillent dans des conditions déplorables et sont totalement privés de liberté. En Europe et en Suisse, les syndicats exigent de la FIFA et des autorités qataries l'application des normes de l'Organisation internationale du travail (OIT).

Cela fait plusieurs mois que la Confédération syndicale internationale (CSI) et Unia dénoncent les conditions de travail épouvantables que subissent les ouvriers migrants au Qatar, sur les chantiers des infrastructures de la Coupe du monde programmée en 2022. Cet organisme réunissant 176 millions de travailleurs de 156 pays exige de la FIFA, des autorités qataries et des entreprises locales et internationales concernées le respect des dispositions de l'Organisation internationale du travail.

Pieds et poings liés
Fin septembre dernier, ces appels répétés mais jusque-là peu relayés par la presse, ont trouvé une forte résonance médiatique, grâce à un reportage du Guardian attestant que des milliers de travailleurs migrants sont victimes d'une exploitation éhontée et de conditions de travail indignes. L'ambassade népalaise à Doha révèle aux journalistes qu'au moins 44 travailleurs népalais sont morts entre le 4 juin et le 8 août sur les chantiers. Jeunes pour la plupart ils ont succombé à des crises cardiaques ou à des accidents de travail. Représentant 90% de la main-d'œuvre au Qatar, les travailleurs migrants sont au nombre de 1,3 million. Six cents d'entre eux sont déjà décédés depuis le début des travaux et la CSI craint que le nombre de morts puisse s'élever à 4000 jusqu'à la Coupe du monde de football si la situation restait ce qu'elle est.
A cela s'ajoute que les ouvriers migrants sont soumis à la «kafala», un régime de parrainage géré par l'Etat et qui consiste à leur interdire de changer d'emploi ou de quitter le pays sans la permission de l'entreprise qui les parraine. «Ces ouvriers sont à la merci de tous les abus. Ils ne peuvent pas quitter le pays lorsqu'ils le souhaitent car leurs papiers leur sont confisqués», dénonce Vasco Pedrina, secrétaire national d'Unia et vice-président de l'Internationale des travailleurs du bois et du bâtiment (IBB), une branche de la CSI très impliquée dans ce dossier. «L'abolition de ce système est notre première priorité car il conduit à une privation des droits humains les plus élémentaires tout en permettant aux employeurs de disposer des travailleurs comme bon leur semble.» Exemple, un certain nombre d'entreprises profitent de ce parrainage forcé pour bloquer les salaires de leurs ouvriers pendant plusieurs mois, dans le but de les empêcher de fuir le pays.

Cartons rouges
Unia et l'Union syndicale suisse (USS) sont étroitement associés à la campagne en faveur de ces ouvriers surexploités. En octobre dernier, notamment, une quarantaine de membres de l'IBB et d'Unia ont brandi des cartons rouges devant le siège de la FIFA à Zurich et l'USS envoyait en parallèle une lettre de protestation au Consulat général du Qatar à Genève.
Le même mois, une mission d'enquête a été menée au Qatar par une délégation de l'Internationale des travailleurs du bois et du bâtiment. «L'équipe composée d'experts dans le domaine de la santé et la sécurité, d'inspecteurs du travail et de dirigeants syndicaux de 9 pays d'Europe et 2 d'Asie n'a pu que constater l'existence de pratiques condamnables et elle a recueilli un certain nombre de témoignages au sujet de violations des normes internationales du travail», note l'IBB, dans un communiqué du 11 octobre. «La mission est allée à la rencontre de nombreux jeunes Népalais, Indiens, Bangladais et Philippins dont les espoirs de vie meilleure pour eux-mêmes et leur famille ont été anéantis à leur arrivée au Qatar par la rude réalité concernant les conditions de vie et de travail. Beaucoup auraient préféré ne jamais quitter leur pays d'origine pour ne pas se retrouver dans une telle situation de souffrance au Qatar.» Les enquêteurs constatent que nombre d'ouvriers sont contraints de vivre dans des camps surpeuplés et sordides. Ils déplorent aussi que les travailleurs dont on a confisqué le passeport se voient plongés dans une situation de «dette permanente à l'égard des recruteurs et des usuriers», sans moyens de défense juridique.

Enquête syndicale
Les autorités qataries ont pour leur défense présenté à la délégation une «Charte des travailleurs» de l'organe responsable de l'organisation de la Coupe du monde mais les syndicalistes l'ont jugée vague et dépourvue de toute mention aux droits syndicaux. La «Qatar Foundation» a également présenté un document portant sur les normes obligatoires pour les entrepreneurs et sous-traitants concernant la protection des travailleurs migrants. De l'avis des enquêteurs, ce texte «pourrait représenter une amélioration certaine s'il était appliqué». Mais en l'absence de véritables droits et protections légales, sa portée reste quasiment sans effet.
A l'issue de la mission, l'IBB a demandé notamment l'abolition du système de parrainage, en particulier l'arrêt de la confiscation des passeports, le respect des droits des travailleurs, l'amélioration des conditions de travail, d'hygiène et de sécurité, le contrôle de la régularité des contrats de travail ainsi que l'introduction de sanctions sévères contre les entreprises qui ne respectent pas leurs engagements.
Le 20 novembre dernier, à l'invitation de Sepp Blatter, président de la FIFA, une réunion réunissant les présidents de la CSI et la Confédération allemande des syndicats s'est déroulée au siège de la FIFA à Zurich pour tenter de trouver des solutions. Les syndicalistes ont indiqué qu'«en dehors de déclarations vagues et générales du gouvernement du Qatar, rien n'a été fait». La CSI a également exhorté les entreprises européennes actives au Qatar de prendre leurs responsabilités envers les travailleurs. La FIFA a pour sa part reconnu que sa stature internationale lui confère une responsabilité face aux décideurs qataris. La CSI s'en félicite mais attend des actes. «Si le Qatar ne répond pas adéquatement, des conséquences doivent s'ensuivre et la Coupe du monde doit lui être retirée.» Un véritable carton jaune.

Pierre Noverraz


«La coupe est pleine»

Le livre «La coupe est pleine» ou «les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs» vient de sortir aux éditions CETIM à Genève et annonce la couleur dès sa couverture. L'ouvrage rassemble les contributions d'une dizaine d'auteurs portant sur les dégâts sociaux, environnementaux et financiers que provoque l'organisation des Jeux olympiques et des mondiaux de football. Les JO ont contribué entre 1988 et 2008 à expulser deux millions de personnes dans le monde et à alourdir fortement la dette de certains pays comme la Grèce qui a dépensé 20 milliards d'euros pour ces joutes alors que le budget initial n'était «que» de 5,5 milliards. Les auteurs montrent que le sport spectacle s'inscrit aujourd'hui dans la mouvance néolibérale. Le livre examine entre autres le coût social du Mondial de foot en Afrique du Sud et de celui qui se profile l'année prochaine au Brésil. Il met en exergue le contraste entre les profits des promoteurs et l'exploitation des travailleurs lors de la construction des infrastructures. «La FIFA et le CIO gèrent le capital sportif et sa marchandisation dans un climat d'affairisme, de gigantisme et de mégalomanie effrénés», constate l'un des auteurs, Fabien Ollier. Les maîtres de l'olympisme et du football font «main basse sur les richesses d'un pays, dégagent en quelques jours des profits record par la spéculation et laissent ensuite les peuples éponger les dettes et payer les frais d'entretien de tout ce luxueux décorum dont ils ne profitent pas».
L'ouvrage évoque également le fait que ces grands événements sont de formidables outils de propagande pour des régimes qui en profitent pour redorer leurs blasons, comme ce fut le cas aux JO de Pékin ou encore au Mundial en Argentine, sous la dictature militaire.

PN

Site Internet: www.cetim.ch

 

 

 

Edition n° 49 du 4 décembre 2013

 
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