Longo maï une utopie en marche
Le réseau de coopératives autogérées célèbre ses 40 ans de vie avec une exposition itinérante

Longo maï compte une dizaine de coopératives. Un archipel de lieux ouverts pour réfléchir à un autre monde et expérimenter une nouvelle manière de vivre ensemble... L'exposition pour fêter ses 40 ans se base sur 4 axes essentiels: l'autogestion au quotidien, l'agriculture et la préservation de la biodiversité, ses pratiques économiques alternatives et ses engagements politiques et solidaires.

Il y a 40 ans, la première coopérative de Longo maï - une formule provençale qui signifie «que cela dure longtemps!» - était créée sur un terrain en friche à Limans au sud de la France. Son objectif: proposer une alternative à la société capitaliste. D'autres coopératives sont nées de ce rêve d'une nouvelle forme de vie en commun basée sur la solidarité. Caroline Meijers a quitté son pays d'origine, les Pays-Bas, pour rejoindre la coopérative de Limans en 1982 «par recherche de cohérence» entre son quotidien et ses aspirations d'un monde où l'exploitation de l'autre, et notamment du Sud par le Nord, serait bannie. Elle s'installera, dix ans plus tard, dans la ferme du Montois dans le Jura. A l'aune de ses 50 ans, après plus de 30 ans à Longo maï, elle a repris des études en histoire contemporaine et philosophie politique à Fribourg en section bilingue, les deux langues utilisées à Longo maï. Dans le cadre de l'exposition itinérante, ponctuée par des événements culturels et politiques, elle participera à une conférence-débat sur les utopies d'hier et d'aujourd'hui, avec Céline Beaudet, auteure du livre «Les milieux libres et les colonies anarchistes entre la fin du 19e siècle et les années 30», le 15 décembre à 17h au Café du Soleil à Saignelégier et le 17 décembre à 20h à la Maison des arts du Grütli à Genève.

Caroline Meijers, comment a évolué Longo maï depuis ses débuts en 1973?
Longo maï a beaucoup changé tout en restant pareil. Les aspirations de fond sont les mêmes, même si elles sont très différentes d'une personne à l'autre. On ne peut jamais généraliser. Par exemple, il y a ceux attachés à la lutte politique et ceux aux travaux de la terre. Il n'y a pas de hiérarchie, à l'image des anarchistes, mais beaucoup de personnes de Longo maï votent. Bref, il n'y a pas d'idéologie Longo maï. A la base, la première coopérative est née de deux groupes. L'un autrichien, Spartakus, plutôt d'inspiration communiste et l'autre suisse, Hydra, qui avait une démarche syndicale en défendant les apprentis. Ces jeunes se sont installés sur un terrain en friche, en Provence, avec une vision plutôt pragmatique et très politique. Depuis 10 à 20 ans, les jeunes qui vivent à Longo maï sont souvent issus des squats et ont plutôt une tendance anarchiste. Ils portent en eux des revendications féministes et écologistes. Or, à la base, Longo maï faisait peu de cas de ces sujets. C'était une autre époque bien sûr.

Longo maï est assez unique dans sa longévité, quelle est sa recette?
Comme partout, il y a toujours l'ombre et le soleil, des difficultés et des avantages. C'est une lutte au quotidien, car nous avons tous les défauts propres aux humains. Il y a toujours un risque d'étouffement, comme dans la vie de couple, car nous partageons tout: le travail, la vie privée et l'engagement politique. Mais, à Longo maï, en cas de conflit, on peut aller vivre dans un autre lieu, car il y a un archipel de coopératives. Et puis Longo maï s'est toujours démarquée des communautés qui prônaient un retour à la nature. Pour ceux-ci, dans l'après 68, leur recherche était avant tout celle du bonheur, dans une démarche un peu égocentrique. Or, quand on n'est plus heureux, on part. A Longo maï, cela n'a jamais été le but premier. D'abord, c'est la colère contre la société qui nous anime. Et puis le fait de participer à des actions politiques à l'extérieur des coopératives, cela aère beaucoup, car ces actions ont toujours été menées en collaboration avec d'autres mouvements, églises, syndicats ou groupes citoyens. Notamment pour la défense des migrants. Par ailleurs Longo maï est partout très impliquée dans la société civile de sa région: dans les réseaux de paysans et d'éleveurs, en participant aux marchés locaux, dans les communes ou municipalités dont elle a souvent fait partie, dans des associations sportives, culturelles, de parents d'élèves, etc. En Provence, Longo maï possède une radio associative qui émet jour et nuit dans toute la région jusqu'à Aix-en-Provence, et pour ce faire, nombreux sont les habitants de la région qui y participent. C'est ce qui nous sauve peut-être... En fait, nous sommes dans une double démarche, changer la société par l'action politique, et changer notre quotidien, là, tout de suite... La question est récurrente: voulons-nous construire l'arche de Noé ou changer la société? A Longo maï, nous sommes dans une tension permanente entre les deux.

Votre vision du travail, du salariat et de la propriété collective prend d'ailleurs le contre-pied total de ce que propose la société...
Nous rejetons l'idée de faire n'importe quoi pour gagner sa vie. L'important, pour nous, est de faire un travail qui ait du sens, pour soi et la société. Il n'y a pas de hiérarchie, on travaille sans chef, avec des amis, en choisissant ses tâches, qui sont très diverses. On peut travailler un jour à une lutte politique, puis le lendemain être au jardin, ou dans un atelier. On n'est pas obligé de se spécialiser. On peut faire de tout. Nous ne sommes pas salariés. Il y a une petite caisse commune où l'on se sert selon nos besoins. Car si à l'intérieur nous n'avons pas besoin d'argent, à l'extérieur, bien sûr, ce n'est pas possible. Dans les coopératives de Longo maï, on met depuis 40 ans, sans le savoir, le slogan du mouvement de la décroissance en pratique: «moins de biens, plus de liens». Notre vie quotidienne est faite de très peu de confort, et est très modeste matériellement, mais avec beaucoup de sens et de liberté. Par exemple, les parents ont du temps pour s'occuper de leurs enfants et peuvent s'organiser facilement, car les enfants sont finalement élevés par tout le monde.

Etes-vous autonomes financièrement?
Notre choix de vie est basé sur l'autosubsistance et la recherche d'un maximum d'autonomie par rapport au système capitaliste. A Montois, par exemple, nous créons de l'énergie hydroélectrique et solaire, que nous redistribuons dans le réseau. Mais nous avons besoin des subventions, comme tous les paysans, et de dons. Au début, l'objectif était que les coopératives deviennent autonomes financièrement à l'aide de l'artisanat, de la transformation des produits et du tourisme à la ferme. Ce sujet est d'ailleurs toujours controversé à Longo maï, car il y a des gens qui voudraient bien vivre de leur travail. Une coopérative, Treynas, n'a plus voulu vivre des dons et s'est écartée de ce système collectif. Pour gagner de l'argent ses membres vendent des meubles et du bois et font des chantiers chez des amis ou particuliers dans la région. Personnellement, je pense que le capitalisme vert est impossible, respecter la nature et les droits de l'homme coûte cher: ce sont ceux qui produisent à moindre coût (donc en polluant et en exploitant les ouvriers, comme dans les serres en Andalousie ou dans les usines au Bangladesh) qui gagnent des parts du marché et font baisser les prix, obligeant tout le monde à faire pareil ou à faire faillite. Donc, cela me paraît impossible de vouloir être rentable dans ce système capitaliste tout en restant fidèle à ses idées, et surtout dans les secteurs primaires comme l'agriculture ou l'artisanat. Sauf exception, comme les paysans bio mais qui travaillent énormément (autoexploitation) et n'ont pas de temps pour des actions politiques ou l'accueil des nombreux visiteurs. Les portes des collectivités de Longo maï sont toujours ouvertes et nous ne demandons jamais d'argent. On peut venir comme ça, sans rien, juste avec sa curiosité.

Combien de personnes vivent actuellement à Longo maï?
On a l'habitude de dire que nous sommes 200 adultes et une centaine d'enfants et d'adolescents dans 10 coopératives en Europe et un village au Costa Rica. Mais, en réalité, nous n'en savons rien. Il y a beaucoup de nouveaux arrivants. En principe les portes sont ouvertes à tous, mais en ce moment, nous sommes obligés de refuser du monde car nous arrivons à saturation. Nous sommes ouverts à un grand archipel, mais les coopératives veulent rester petites, hormis à Limans en France où il y a de l'espace, mais où les nouveaux arrivants sont trop nombreux et doivent même se construire leur propre logement.

Longo maï, une utopie réalisée?
Tout d'abord, de quelle utopie s'agit-il? S'il s'agit de l'utopie de vivre sans salaire, sans chef, sans propriété privée des moyens de production (terre, machines, etc.) en prenant les décisions collectivement, en vivant et travaillant en communauté tout en y élevant des enfants, oui, cette utopie-là est réalisée à Longo maï et j'en suis très fière. S'il s'agit d'avoir résolu les problèmes d'entente entre humains et d'avoir réussi une vie collective harmonieuse et heureuse, non, cette utopie-là nous ne l'avons pas réalisée, même s'il existe bien entendu des périodes harmonieuses dans les coopératives. Nous n'avons pas inventé «l'homme nouveau et la femme nouvelle»... Personnellement, je pense que la société idéale n'existera jamais, mais il faut essayer d'y tendre pour ne pas reculer vers la barbarie. Reste que nos enfants sont peut-être mieux armés que nous pour la vie collective et le travail de la terre. Plusieurs ont déjà créé des coopératives en dehors de Longo maï, car, et c'est normal, ils veulent s'émanciper de leurs parents. Ils se lancent avec beaucoup plus de bagages que nous. C'est eux l'avenir...

Propos recueillis par Aline Andrey

Exposition «L'utopie des indociles» jusqu'au 21 décembre à Genève à la Maison des arts du Grütli. Puis à Zürich du 21 février au 23 mars, à Lausanne en avril et à Berne en juin. Puis en France (Forcalquier et Arles) et en Allemagne (Berlin).

Plus d'informations sur: www.prolongomaif.ch

 

 

Edition n° 50 du 11 décembre 2013

 
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