L'écriture et la scène, des exutoires à l'exil
Pie Tshibanda est en tournée en Suisse romande avec son spectacle

Pie Tshibanda ne compte plus le nombre de représentations de son spectacle «Un fou noir au pays des Blancs». Plus de 2000, estime-t-il toutefois. Une parole qui vient du cœur, sincère, respectueuse, philosophique, ponctuée par un humour naturel, qu'il sait adapter et faire évoluer au gré de ses publics. «Un sage a dit: il y a des choses qu'on ne peut voir qu'avec des yeux qui ont pleuré. Et puisque mes yeux ont pleuré, je vois les choses autrement. C'est ce que je partage avec les gens.»
Comme il le raconte si bien, Pie Tshibanda, d'origine kasaï, un des peuples du Congo, n'a pas pris l'ascenseur mais les escaliers pour s'extraire de la pauvreté. Enseignant, il cultive son champ pour pouvoir manger et fais des photos pour payer les études de ses enfants. Quand il est embauché à la Gécamines à Lubumbashi (Société générale des carrières et des mines), comme psychologue au secteur des Ressources humaines, son salaire est multiplié par 50. Il y travaille pendant sept ans, le temps de construire sa maison... dans laquelle il ne vivra jamais. A la dernière pierre posée, la guerre éclate. En 1995, après avoir fui la région, l'écrivain et psychologue utilise sa plume pour dénoncer. Face aux menaces, son exil le porte jusqu'en Belgique, lui qui a étudié chez des pères flamands. «A l'aéroport, la première chose que j'apprends, c'est que je suis noir. Etre noir signifie la fin de la présomption d'innocence: on ne peut pas se tromper, on est contrôlé, quand on cherche un appartement ou du travail, on a peu de chance...» A 44 ans, l'âge où l'on commence à être respecté en Afrique, Pie Tshibanda doit, lui, tout recommencer à zéro.

Invité sur scène
Le choc de son arrivée, les larmes de ses premières années, l'attente d'un permis de réfugié, la solitude couplée à la peur pour son épouse et ses six enfants restés au pays (qui n'arriveront que trois ans plus tard), le poussent à l'écriture. Son exutoire de toujours. «Un fou noir parmi les Blancs» est publié en 1999.
A l'occasion d'une manifestation pour les sans-papiers, l'homme de lettres et réfugié politique est invité par les organisateurs à parler de son parcours pendant une dizaine de minutes. «Je disais des choses sérieuses. Et, bizarrement, les gens se marraient. C'est là que des professionnels du spectacle m'ont repéré et m'ont proposé de venir parler pendant une heure, sur les planches cette fois». Un spectacle est né et un conteur s'est révélé, à l'humour et au talent oratoire inné. «Je pense que l'agressivité ou l'affrontement n'a jamais aidé. L'humour, c'est comme le sucre que l'on met dans un médicament pour qu'il passe mieux. L'humour, ça permet le vivre ensemble.»
Ses tournées l'emmènent à travers l'Europe, les Caraïbes, le Québec et l'Afrique, à la rencontre de militants, d'écoliers, mais aussi d'employés des services des migrations et même d'extrémistes de droite. «Ils viennent car ils veulent me remettre à ma place. Alors je leur parle avec respect de mon point de vue, de mon expérience, en les invitant à me respecter comme le font leurs voisins qui m'ouvrent leur porte. Je ne cherche pas à changer les gens en un jour ni même à changer le monde, mais je sème des graines... Celui qui est raciste a souvent un problème d'infériorité. On devrait le comprendre, l'inviter à s'ouvrir, à voyager... Bien sûr, il y aura toujours des gens pour penser qu'on vient manger leur pain. Mais ils doivent se demander d'où vient leur pain?»

La dérision contre le racisme
Le racisme, il continue de le vivre au quotidien. Mais, depuis le temps, les remarques ne l'atteignent plus. Il en vient même à en jouer, par exemple en achetant un billet de première classe dans le train pour tester les contrôleurs qui très souvent lui expliqueront, avant même d'avoir vu son billet, qu'il s'est trompé de wagon.
«La dérision, au lieu de la victimisation, peut aider à avancer. Mais ce n'est pas toujours facile», avoue Pie Tshibanda qui, avec le temps, a appris à arrondir les angles. «Avant, quand je faisais de l'auto-stop et que personne ne s'arrêtait, je me disais, mon dieu qu'est-ce qu'ils sont racistes. Maintenant, je sais qu'un Suisse pourra lui aussi rester longtemps au bord de la route.»
A 63 ans, Pie Tshibanda, semble sans âge. Avec la vigueur d'un jeune homme, il cumule les tournées et les projets. Il est l'auteur de plusieurs livres, et de deux autres spectacles «Je ne suis pas sorcier» né des questions de ses enfants écartelés entre deux cultures, et «La valise de Mobutu» qui parle des dictatures. Pendant dix ans, il a travaillé dans une radio et gère actuellement une école (et bientôt deux) qu'il a créée au Congo pour plus de 300 élèves. Ses projets ? «En Afrique, se projeter trop loin dans l'avenir, c'est appeler la mort. C'est comme dire qu'on est le maître du temps.»

Aline Andrey

Dates et lieux de la tournée romande de Pie Tshibanda, invité par l'Aravoh (Association auprès des Requérants d'Asile à Vallorbe, Œcuménique et Humanitaire) :
www.aravoh.ch ou www.tshibanda.be

22 janvier, Ste-Croix, Cinéma Royal (20h) / 24 janvier, Sion, Salle des Creusets (20h) / 25 janvier, Vufflens-la-Ville, Grande salle (20h) / 26 janvier, Les Bioux, Grande salle (17h) / 27 janvier, Versoix, Temple protestant (20h) / 30 janvier, Leysin, Cinéma classic (20h) / 3 février, Marly, Aula du Cycle d'orientation (20h).
Dès 10 ans, entrée libre, collecte à la sortie

 

 

Edition n° 4 du 22 janvier 2014

 
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