La maison des Babayagas ou comment réinventer la vieillesse
A Montreuil, la maison des Babayagas, structure autogérée, propose une alternative à l'EMS et à la solitude

Depuis un peu plus d'une année, des retraitées vivent dans la maison des Babayagas basée sur l'autogestion, la solidarité, la citoyenneté et l'écologie. Vingt et un studios et des espaces communs permettent de composer entre intimité et ouverture sur le monde, notamment grâce à la création d'une Université populaire. L'utopie de la militante de toujours Thérèse Clerc est ainsi devenue réalité après une dizaine d'années de lutte.

Figure de la mythologie slave, la Baba Yaga est généralement représentée comme une sorcière maigrichonne qui dévore les enfants. Mal coiffée, elle ne porte pas de foulard - fait scandaleux dans la paysannerie russe de l'époque - et sa maison est dotée de pattes de poule lui permettant de se déplacer... Ce mythe donne son nom depuis quelques années à un projet précurseur de femmes âgées, pas dénuées d'humour. Depuis un an, la maison des Babayagas de Montreuil abrite une vingtaine de militantes de toujours. L'initiatrice de ce projet est Thérèse Clerc, 86 ans. Elle a été de toutes les luttes, de celles pour les indépendances et contre la guerre du Vietnam, active au MLF dès mai 1968, puis membre de la CGT lorsqu'elle travaillait comme vendeuse de vêtements, avant de créer sa petite entreprise de fringues. Entretien avec cette créatrice de liens sociaux, entre rires et coups de gueule.

Thérèse Clerc, rappelez-nous l'origine de la maison des Babayagas...
J'ai commencé à réfléchir à ma propre vieillesse à l'âge de 65 ans. C'était un moment où je m'occupais de ma mère grabataire, de mes enfants en pleine turbulence conjugale et de mes 14 petits-enfants... Je me suis dit que je n'allais pas faire subir à mes propres enfants ce que je vivais avec ma mère. Mais je ne pouvais pas non plus imaginer vivre dans une maison de retraite. Avec des amies, Monique Bragard et Suzanne Gouëffic, on a alors décidé de créer une maison autogérée, solidaire, citoyenne, féministe, laïque et écologique. Très long, le cheminement n'a pas été facile. Nous nous sommes constituées en association, et avons écrit aux pouvoirs publics. C'était en 1999. Et personne n'a répondu. Par contre, suite à la canicule en 2003, qui a fait quelque 18000 morts, tout le monde s'est affolé et nous avons reçu enfin des réponses. Un article dans Le Monde sur notre projet a aussi été particulièrement porteur. Le maire de Montreuil, où j'habitais déjà depuis plus de 40 ans, nous a beaucoup aidés pour la construction de ces logements sociaux. Il nous fallait 4 millions d'euros, ce qui ne se trouve pas sous les sabots d'une mule. On a bien galéré, car on n'entrait pas dans les cases. Il fallait donc créer des mesures dérogatoires à une série de lois et de règlements. Et, un beau jour, enfin, le permis de construire est arrivé. Les premières femmes sont entrées fin octobre 2012.

Comment s'est passée la sélection des 21 femmes qui vivent actuellement dans la maison des Babayagas?
Ce sont des femmes qui ont peu de moyens financiers, plusieurs vivent avec moins de 700 euros par mois. Elles doivent s'être engagées dans leur vie. La plupart sont végétariennes, et nous faisons toutes attention à notre consommation d'eau et d'énergie. Elles signent une charte et s'engagent à donner 10 heures de travail bénévole par semaine, pour le nettoyage des lieux communs, l'organisation des repas, des discussions, le travail administratif. Moi je m'occupe beaucoup de la communication... La maison des Babayagas est un projet global. Chacune a son studio entre 23 et 44 m2 avec une petite cuisine, sa chambre, sa salle de bain... Et il y a deux grandes salles en bas où sont organisés des repas en commun ouverts aux gens du dehors, des projections de films, des débats, des conférences. Nous sommes en train de monter une Université populaire pour travailler sur les thèmes des utopies et de la vieillesse. Les hommes sont les bienvenus dans nos activités, mais nous voulons privilégier les femmes, car elles sont le plus touchées par la pauvreté et sept fois plus nombreuses que les hommes à partir de 80 ans. Bref, ça ne se passe pas mal, même si, comme partout, il y a deux ou trois teignes qui nous pourrissent un peu la vie. Les critères d'engagement font partie des choses à creuser. A la base, nous ne voulions pas faire trop tribunal, mais je pense que deux personnes ce n'est pas assez pour choisir les locataires.

Faut-il changer l'image de la vieillesse?
Oui, absolument. Les pouvoirs publics sont bien frileux par rapport à la vieillesse qui est encore vue comme une pathologie et traitée qu'en termes de maladie et de soins, et non pas d'évolution. C'est aussi aux vieux de se secouer. Je peux être assez sévère avec eux, j'avoue. Heureusement, petit à petit les choses bougent. Nous avons de plus en plus de messages de personnes en train de monter des projets tels que le nôtre et qui nous demandent conseil. Par rapport à ces différentes initiatives, nous aimerions organiser un colloque européen pour permettre des échanges entre les diverses pratiques. Les Babayagas, c'est une utopie qui se réalise. Un projet de gauche, alternatif, qui refuse l'assistanat et veut devenir une force politique. La vieillesse, c'est l'âge de la liberté! Et nous voulons vivre cette liberté. Mais, bien sûr, pas comme des pouliches échappées de l'écurie... On court encore un peu, mais pas très vite.


Propos recueillis par Aline Andrey


Cantaralda: une coopérative d'habitation intergénérationnelle
Un peu partout, des projets proches de celui des Babayagas sont en germe. En Suisse aussi, notamment à travers des projets de coopératives d'habitation qui incluent les plus âgés, comme par exemple celui de Voisinage à Genève qui souligne sur le site des coopératives d'habitation de Genève: «Dans ce lieu de vie, les plus âgés pourront vivre chez eux, entourés, et actifs à leur mesure!» Des projets féministes voient le jour également, telle la coopérative d'habitation pour femmes Cantaralda à Confignon, près de Genève, née de l'inspiration de la cantatrice Catherine Berthet. Héritière d'une belle et grande maison rurale, elle a souhaité que ce cadeau en reste un. D'où sa volonté d'extraire son patrimoine du circuit spéculatif et de permettre la création d'une coopérative participative de femmes, car «les femmes portent le monde et personne ne porte les femmes», souligne la militante et féministe de toujours en riant. Le projet: la création de cinq appartements semi-communautaires afin d'accueillir au total 8 à 9 personnes. Des espaces privatifs et communs, dans l'esprit du développement durable. Dans l'idéal: une seule voiture, qui sera partagée. «Il est essentiel, comme le disent les Babayagas, de trouver des solutions innovantes pour les vieux. Pour la génération de nos parents, qui avait beaucoup d'enfants, il était clair que l'un, ou plutôt l'une d'entre eux s'occuperait d'eux, et qu'ils mourraient à l'hôpital. Aujourd'hui, nous sommes dans une autre mouvance. Nous avons vécu mai 68...», souligne Catherine Berthet, qui a fêté ses 68 ans... Pour l'instant, elle porte ce projet avec quatre autres amies qui ont entre 48 et 70 ans. «Notre idéal n'est pas de créer une maison intergénérationnelle, même si je sais que ce n'est pas forcément facile.» Et Catherine Berthet de conclure, le sourire dans la voix: «Ce que je souhaite c'est que les misères de la vieillesse passent derrière les rires. Je veux mourir vivante.»
AA

Plus d'informations: www.cantaralda.ch

 

 

Edition n° 8/9 du 19 février 2014

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page