Plaidoyer pour une Suisse colorée
L'acceptation de l'initiative de l'UDC a conduit quelque 10000 personnes à clamer leur volonté d'une Suisse ouverte et solidaire

Quelque 10000 personnes ont participé, samedi dernier à Berne, à la manifestation «Pour une Suisse ouverte et solidaire». Soutenue notamment par les syndicats, les partis de gauche, les Verts suisses, le Forum pour l'intégration des migrants et migrantes, des associations caritatives, l'Union des étudiants de Suisse, la rencontre a été organisée en réaction à l'acceptation de l'initiative contre l'immigration de masse le 9 février dernier. Reportage.

«Votre culture + notre culture = richesse»; «Exploitation, précarité, racisme, ca suffit!» «Protégez les salaires, pas les frontières!» «Ne punissez pas les étudiants!»... Le 1er mars dernier, la manifestation «Pour une Suisse solidaire et ouverte» a réuni sur la Place fédérale quelque 10000 personnes. Venus des quatre coins de la Suisse, les participants, répondant à l'appel d'une large coalition d'organisations et rassemblés sous différents slogans, partageaient tous un point commun: ils faisaient partie des 49,7% de la population ayant refusé l'initiative de l'UDC soumise au verdict des urnes le 9 février dernier.
«Votre voix est désormais plus importante que jamais», clamait une animatrice ouvrant la rencontre mobilisant plusieurs intervenants.

Un beau jour...
Parmi ces derniers, Bozena Domanska, infirmière polonaise travaillant dans notre pays depuis cinq ans. Active dans les soins à domicile auprès des personnes âgées - «comme des milliers de migrants de l'Europe de l'Est», a-t-elle précisé - l'oratrice devait relever, en substance: «Nous ne créons pas des problèmes, nous les résolvons». Pour contrer les menaces de dumping salarial, Bozena Domanska a plaidé en faveur du salaire minimum sur lequel les Suisses devront se prononcer le 18 mai. Et fustigé une UDC qui, avec sa politique des contingents, joue avec la peur et n'a d'autre but que «d'exploiter encore davantage les travailleurs». «C'est aujourd'hui mon plus beau jour depuis la votation du 9 février», a-t-elle conclu devant une foule conquise avant de céder la parole à des écrivains dont Daniel de Roulet et Guy Krneta.

Non à la division
Ce dernier a invité les participants à «être de mauvais perdants» et relevé que si la Suisse est plus vieille que Blocher, elle a néanmoins plus de futur. Se succédant à la tribune, les représentants de différents mouvements ont dénoncé le statut inacceptable de saisonnier et témoigné de leur refus d'une politique traitant différemment les travailleurs, à l'image de Celeste Ugochukwu, membre du Forum pour l'intégration des migrants et des migrantes. «Nous ne voulons pas de division entre requérants d'asile, étrangers établis, ressortissants européens, de pays tiers. Nous soutenons l'unité, pas la ségrégation... Les droits humains sont indivisibles. Non négociables. Ils doivent s'appliquer à tous.» Et l'homme de rappeler la contribution des travailleurs étrangers - «qui ne sont pas des marchandises» - à la vie économique et sociale du pays.

Solidaire avec les actifs
Assurés par le groupe Dirty Sound Magnet, les intermèdes musicaux ont contribué à réchauffer l'ambiance d'un après-midi un rien frisquet et entraîné une joyeuse valse de drapeaux et pancartes, marquant la cadence. «Oui aux immigrés. Pour une Suisse colorée!», pouvait-on lire sur l'un d'entre eux. Devait-on interpréter le vote du 9 février comme xénophobe? «Un peu quand même», a estimé Diwambaka Lumanamo, retraité, qui travaillait avant dans la vente. Vivant dans nos frontières depuis 1981, ce natif de la République démocratique du Congo a le sentiment que le climat envers les étrangers s'est durci. «Il n'y avait, à mon sens, aucune raison d'accepter cette initiative pénalisant tous les migrants... Le résultat m'a choqué», poursuit-il néanmoins compréhensif envers le ras-le-bol de Suisses confrontés à des problèmes du dumping salarial et social. «L'UDC a posé des vraies questions sans apporter de justes réponses. Le contrôle de l'immigration n'est pas la solution. Le travail au noir risque bien d'augmenter», a encore déclaré cet homme naturalisé soutenant l'idée d'un salaire minimum et participant toujours aux manifestations par solidarité avec les actifs. «Si ce rassemblements sont utiles? Oui, sous réserve qu'il y ait un suivi.»

La lutte doit continuer
De son coté, Ali Korkmaz, 49 ans, président du groupe des migrants d'Unia Vaud et membre du comité central du syndicat pense qu'il aurait été préférable de se mobiliser avant la votation. «Je suis là pour exprimer ma colère après son résultat. Les Suisses et les étrangers doivent être unis. Il nous faut aussi maintenant lutter contre l'initiative d'Ecopop et d'autres dans l'air.» Ali Korkmaz comprend toutefois lui aussi les craintes exprimées par le camp du oui. «Dans les vainqueurs, on ne trouve pas seulement des adhérents UDC mais aussi des personnes de la gauche, des ouvriers confrontés à la précarité, fâchés par la faiblesse des mesures d'accompagnement liées à la libre circulation. Qui, aujourd'hui, profite seulement aux patrons.» Optimiste malgré tout, le militant, employé aux CFF, estime qu'il faudra trouver des compromis et poursuivre la lutte syndicale, en toute indépendance.
Tenant haut un panneau imprimé d'une «conscience nationale», à l'image d'autres manifestants, une Genevoise de 25 ans reconnaît elle aussi qu'il y a beaucoup de situations difficiles, que les adhérents à l'initiative ne sauraient être stigmatisés, tout en soulignant la gravité de ce choix, aux dimensions qualifiées d'effrayantes. «Un vote raciste? Disons plutôt que si le contenu de l'initiative l'est, le désarroi exprimé ne l'est pas forcément», a noté cette comédienne de profession jugeant inadmissible la création de différentes catégories de personnes. Et s'interrogeant, inquiète, sur l'étendue des dérives possibles...


Sonya Mermoud



«Pro-suisse mais non anti-immigrés»

La situation des étudiants a aussi été évoquée à la tribune. Exclus désormais des programmes Erasmus+ et Horizon 2020, ils étaient nombreux à avoir fait le déplacement à Berne. Sur le podium, une de leurs représentants, Irène Ruffieux, suivant une formation de sociologue de la communication, a fait l'éloge des échanges auxquels les étudiants pouvaient prétendre avant la votation. Et témoigné de la richesse de son séjour en Allemagne dans ce cadre, qualifié d'essentiel à son cursus. «C'est un grand pas en arrière.» Un avis partagé par Louise Bergqvist, 21 ans, en troisième année de médecine à l'Université de Lausanne. La jeune femme voit aujourd'hui sa demande d'étudier à Stockholm bloquée. «Je me réjouissais. Mon voyage est compromis», soupire l'universitaire, à moitié suédoise, qui se positionne pour une Suisse ouverte. «L'isolationnisme n'est jamais une solution. Il faut être pro-suisse mais non anti-immigrés, ne pas se fermer dans un monde globalisé», s'enflamme Louise Bergqvist reconnaissant toutefois qu'il y a un certain malaise dans la population à l'égard des étrangers. «Une partie des personnes pense que l'immigration pose problème. Notamment celle qui ne profite pas de l'économie prospère. Si je les comprends? Oui et non. Je suis déçue car on a pas pris assez de recul... La solution de l'UDC est une fausse bonne idée. Et les autres partis ont mal communiqués.» De son côté Olivier, 23 ans, étudiant à l'Université de Lausanne en sciences politiques, affirme être là pour lancer un message aux autorités. «Nous voulons ainsi leur montrer que les milieux académiques s'impliquent et tiennent à collaborer avec les autres institutions européennes. Les encourager à trouver des solutions. Les accords sur la mobilité et la recherche sont très importants.»
SM

 

 

Edition n° 10 du 5 mars 2014

 
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