Je rêve d'incarner des femmes fortes, imposantes
Comédienne et metteuse en scène, la Valaisanne Anne Salamin a fait du théâtre son mode de communication

Anne Salamin est tombée dans le chaudron théâtral dès l'enfance. Fille de parents pratiquant tous deux cet art, elle les imite. Et contracte ce joyeux virus du jeu qui ne la quittera plus. Même si elle tente de s'y soustraire, étudiant un an les Lettres à l'Université avant d'entrer à l'Ecole supérieure d'art dramatique de Genève. Son diplôme en poche, elle fonde, en 1985, la compagnie valaisanne Opale et suit durant deux ans la formation d'Alain Knapp, comédien, metteur en scène et pédagogue, à Paris. Elle-même donne alors déjà des cours au Conservatoire de Sion, effectuant une fois par semaine les trajets de la Ville Lumière à son canton. Avant d'élargir ses prestations à l'Ecole de théâtre de Martigny. Aujourd'hui, si elle compte une soixantaine d'élèves et quelque 22 heures d'enseignement, il lui reste suffisamment de temps pour son travail de comédienne et de metteuse en scène, le premier costume restant néanmoins son préféré.

Fraîcheur et naïveté
«J'ai toujours veillé à ne jamais hypothéquer les heures consacrées à ces activités», affirme Anne Salamin qui, à 53 ans, conserve intacte sa passion du théâtre. «Jouer sur scène, c'est être totalement dans le présent, sans pensées parasites. C'est un vrai privilège. Il y a aussi dans cette démarche, une certaine fraîcheur, une ouverture et une naïveté qui permettent de renouer avec l'enfant qu'on a en soi. On agit comme si on ne savait pas ce qui allait se produire ensuite», sourit la comédienne, des étoiles dans les yeux. La Valaisanne apprécie aussi le partage avec les autres comédiens, «ces bouts de chemin donnant la possibilité de prendre la parole à plusieurs, de défendre des propos». «Le théâtre, c'est ma façon de communiquer dans la vie de tous les jours. Ma place dans l'existence.» Quant aux créations de la compagnie Opale, elles comprennent aussi bien des pièces classiques revisitées que des œuvres contemporaines. La troupe, elle, varie en fonction des spectacles même si un noyau dur de personnes en fonde régulièrement le socle.

Le bonheur, à travers les autres
«Le genre de pièces que je préfère? Celles qui mêlent tragédie et comédie, comme la vie. L'humour est primordial mais seul, il ne suffit pas non plus», poursuit Anne Salamin au goût éclectique, appréciant les œuvres d'un Koltès ou d'un Thomas Bernhard comme celles d'un Marivaux ou d'un Molière. Et tout en soulignant le rôle majeur du public lors des représentations. «Il agit comme un révélateur. Et vice-versa. Lorsqu'un vrai dialogue s'instaure, la magie opère. Je suis portée par les spectateurs.» Quant au théâtre en Valais il bénéficie, précise la comédienne, d'une place de choix. «Il y a, dans ce canton, une vraie tradition en la matière. Autrefois, chaque village ou presque accueillait une troupe d'amateurs. Et aussi nombre de professionnels. Le public valaisan se montre le plus souvent très réactif et chaleureux.» Une convivialité qui se retrouve chez Anne Salamin, elle qui apprécie les contacts sociaux et s'inquiète de la solitude et de l'isolement susceptibles de s'installer à la vieillesse. «C'est une de mes peurs. Le risque de perte de liens avec autrui. De voir son espace rétrécir - à moins qu'on puisse s'appuyer sur un fort imaginaire - avec une mobilité peut-être réduite. Ou la menace d'un enfermement mental...» Une réflexion en phase avec la vision du bonheur de l'artiste, l'associant à des relations épanouissantes avec les autres.

A double tranchant
Patiente, têtue et réaliste, Anne Salamin se définit comme une personne plutôt optimiste même si des revers de sort mettent parfois à mal sa confiance. Son énergie, sa volonté et son assurance servent aussi à la soutenir dans ses démarches pour trouver des fonds pour la compagnie Opale, qu'elle gère, contre vents et marées, comme une petite entreprise. «Nous produisons en moyenne un grand et un petit spectacle par année.»
Pour se ressourcer, cette amoureuse des balades en montagne, mère d'une jeune fille de 18 ans, prend de l'altitude et se rend dans le chalet familial à Saint-Luc, dans le val d'Anniviers, le lieu de ses racines. Emue par un lever de soleil - qu'il illumine les cimes ou les toits des villes - la Valaisanne vibre également à la musique, tous registres confondus, ou même parfois juste à l'écoute d'une voix. Une sensibilité également héritée de son amour de l'opéra, elle qui a pratiqué le chant classique. Susceptible de s'emporter devant le manque de sincérité, la lâcheté et la trahison, Anne Salamin préfère prendre sa vie à bras-le-corps plutôt que de nourrir des espoirs parfois vains. Et revendique sa lucidité. «Je n'aime pas beaucoup la notion d'espérer. Je la trouve à double tranchant. Si les choses ne tournent pas comme on le souhaite, plutôt que de miser sur un changement aléatoire, il vaut mieux prendre une autre direction», déclare l'artiste qui rêve aujourd'hui d'interpréter sur scène des femmes fortes, imposantes, amples, «des monstres dans tous les sens du terme». Difficile d'imaginer cette interlocutrice fine, sensible et charmante sous ces derniers attributs. Mais les comédiens n'ont-ils pas cette enviable faculté de vivre d'innombrables existences sans jamais sacrifier à la leur...


Sonya Mermoud

 

Edition n° 10 du 5 mars 2014

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page