Le succès au bout du spray
Graffeur professionnel, Philippe Baro a fait de sa passion son métier

De tagueur clandestin, Philippe Baro est devenu graffeur professionnel. Décoration de chambres d'enfants, trompe-l'œil, paysages, logos publicitaires, animations de soirées d'entreprise, cours de graffitis... Le jeune romand manie le spray avec passion et habileté. Parant la vie de centaines de couleurs. Lui donnant des petits airs ludiques, proches de la BD. Elargissant les champs de l'imaginaire. Ou épatant la galerie avec ses prestations événementielles.

Sa petite entreprise ne connaît pas la crise. Bien au contraire. Graffeur indépendant depuis quatre ans, Philippe Baro cumule les mandats. «J'en décroche au moins un par jour», relève le jeune homme de 29 ans qui mène aujourd'hui son business comme un véritable professionnel. Jonglant avec les devis, commandes, et rendez-vous avec la clientèle. Occupé aussi bien à l'administration qu'à l'exécution des œuvres. Actif en Suisse. En Belgique. En France... Rien ne laissait pourtant à ce natif de Genève - ayant aussi partagé son existence entre la France et la vallée de Joux avant de s'installer à Lausanne - entrevoir une telle issue. Et pour cause. Ses premiers tags, il les réalise clandestinement, à l'adolescence. Sacrifiant à un besoin d'expression mais aussi de transgression. De défi. Partant seul la nuit avec ses bombonnes de spray et l'adrénaline pour escorte. Sa cible privilégiée d'alors: les trains. Un support noble, apprécié pour son mouvement, sa visibilité...

Une prime pour les délateurs
Le jeune tagueur opère à plusieurs reprises sans jamais se faire pincer. En l'absence de piste, la police en vient même à offrir une prime de 3000 francs à toute personne susceptible de la renseigner sur son identité. Pas de quoi décourager Philippe Baro qui poursuit ses subversives virées nocturnes. Et s'amuse intérieurement en écoutant ses amis s'interroger sur l'auteur des délits. Il finira toutefois par être dénoncé. Avec, à la clef, une peine d'emprisonnement assortie d'un sursis et une amende de... 10000 francs. Cette somme, l'artiste - qui a dans l'intervalle obtenu un CFC de micromécanicien, une maturité professionnelle et technique, et travaille à temps partiel dans une entreprise - la rembourse en réalisant... des graffitis. Des créations effectuées sur commande, en toute légalité cette fois. «Je considère ces 10000 francs un peu comme le prix de mon écolage», déclare l'autodidacte arborant ce jour-là, un T-shirt des CFF. «C'est un clin d'œil... Un brin d'ironie. Une façon de me souvenir du contexte dans lequel je me suis fait la main», note Philippe Baro qui, le succès lui souriant, a su prendre le train de l'indépendance en marche. «Dans le mauvais scénario, j'aurais travaillé toute ma vie à l'usine. Le graffiti m'a sauvé.»

Original cadeau
Aujourd'hui l'homme se rend dans la famille Freiburghaus, à Sullens (VD). Les caisses de spray chargées dans le coffre - cette gamme spécifique ne compte pas moins de 250 coloris - il monte à bord de sa Porche Cayenne, mâchurée de graffitis. Une manière pour l'artiste de désacraliser le coûteux véhicule et d'afficher son détachement du matérialisme. Arrivé à destination, Philippe Baro est accueilli par Arno, 13 ans, et ses parents. Echanges de poignées de main. Sourire un rien intimidé de l'enfant. Les présentations faites, Philippe Baro se met au travail. Sa mission: écrire en graffiti le prénom d'Arno sur un mur de sa chambre. Le garçon a sollicité toute la parenté et puisé dans ses économies pour réunir le budget nécessaire à la démarche, 650 francs en l'occurrence. «C'est son cadeau de Noël et d'anniversaire», précise Maryline, la maman. Avec, en prime, la possibilité offerte à Arno de participer à la réalisation de l'œuvre...

Le graffiti s'embourgeoise
Portant une combinaison et un masque de protection, l'adolescent suit avec application les instructions du graffeur. «Cool», résume-t-il, réservé, tout en remplissant de gris argenté les lettres tracées par Philippe Baro. Un exercice ludique mais néanmoins parfaitement cadré... Le graffiti s'est assagi. S'est embourgeoisé même. Sans perdre néanmoins de son attrait aux yeux du professionnel. Laissant libre cours à sa créativité, le graffeur agrémente le dessin de formes géométriques jaunes avant d'y ajouter, à la demande d'Arno, montagnes enneigées et surfeurs... D'un geste assuré. Parfaitement rodé. Et dans des effluves entêtants d'acrylique qui se dissiperont dans les heures à venir. «La décoration de chambres d'enfants est la tâche que je préfère. Celle qui se rapproche le plus de mes interventions antérieures sur les trains», précise Philippe Baro insistant sur la nécessité de s'adapter à tous types de support. «L'œuvre doit s'intégrer dans son espace et non l'inverse.» Encore quelques nuances de couleur fluo. Puis des jets de spray transparents pour accentuer les effets d'ombre et de lumière avant les dernières retouches... Deux heures et demie plus tard, le tag, terminé, suscite des commentaires admiratifs des parents, rassurés par le résultat. «C'est un bon graffeur. Ce n'est pas comme si notre fils avait, avec ses copains, barbouillé le mur...» De son côté, Arno contemple, content, le travail. Empruntant un petit air de BD propre à la technique, son prénom couvre, rutilant, toute une paroi de sa chambre. De quoi ancrer sa passion des tags et du snowboard... Ou combler un improbable trou de mémoire...

Sonya Mermoud



Préjugés à terre
Décoration de locaux et de véhicules, paysages en trompe-l'œil et graffitis, tags personnalisés, initiations au graff dans le cadre de sorties d'entreprise, interventions lors d'événements... Philippe Baro offre une large gamme de prestations. Talentueux même s'il préfère attribuer ses jolis coups de spray à une bonne maîtrise de la technique, l'artiste travaille aussi bien pour des entreprises que des particuliers et facture jusqu'à 2000 francs ses dessins, selon leur complexité. «Je suis parfois étonné du profil des commanditaires. Je compte par exemple dans ma clientèle des personnes âgées, rurales, alors que le tag est un art urbain par définition. Je travaille beaucoup en Valais, un canton pourtant réputé conservateur. De quoi casser des préjugés. Aux côtés de personnes qui se montrent particulièrement ouvertes et réceptives à ce type de création...» Revendiquant un certain caractère artisanal de ses œuvres - «je ne fais pas du parfait, de l'industriel» - Philippe Baro travaille néanmoins à un rythme soutenu. «Certains, dans le milieu, me le reprochent.» Critiques ne déstabilisant pas le jeune homme qui précise faire aujourd'hui du «graffiti business». Une démarche différente de celle initiale, le graffiti dans le sens noble du terme devant, selon lui, présenter un caractère illégal, apparaître sur les meilleurs supports possible et ne poursuivre ni buts lucratifs ni de plaire... Toujours au rang des activités de Philippe Baro? Mystère...
SM

 

 

Edition n° 11 du 12 mars 2014

 
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