Voyage dans le temps
Aurélie Reusser-Elzingre oeuvre à la préservation d'une identité culturelle

Collaboratrice scientifique à l'Université de Neuchâtel en dialectologie, soit l'étude des patois, Aurélie Reusser-Elzingre œuvre avec passion à la préservation d'une identité culturelle

«La via jè dzenta!» Vous n'avez rien compris? Normal, c'est du francoprovencal. Un patois encore intelligible par nombre de personnes âgées du Valais et qui signifie «la vie est belle». Une phrase donnée à titre d'exemple par Aurélie Reusser-Elzingre qui a fait de l'étude de cette langue et de celle d'oïl, un dialecte du Jura, son travail et sa passion. Triée sur le volet, cette affirmation sied bien à la personnalité de la souriante jeune femme de 33 ans, optimiste et très communicative. «Le bonheur, je l'ai trouvé. C'est tous les jours», lance-t-elle sans hésiter, aussi heureuse dans son costume professionnel que dans celui d'épouse et mère de deux jeunes enfants. Et ce quand bien même la vie de chercheuse se révèle très précaire, constamment soumise à des impératifs financiers et rythmée par des mandats aléatoires, à durée déterminée. Pas de quoi décourager la collaboratrice scientifique au Centre de dialectologie et d'étude du français régional de l'Université de Neuchâtel qui termine par ailleurs une thèse sur des textes en patois jurassien.

Merveilleux, inquiétants ou comiques
«Cette dernière est consacrée à la sélection et la traduction de contes du 19e et début du 20e siècle, collectés dans cette région de Suisse. Je vais en retenir une cinquantaine sur les mille qui ont été recueillis et les éditer dans deux publications: une à destination du grand public, comprenant des mots en patois et un lexique explicatif et une autre, bilingue, pour le milieu scientifique», précise la doctorante baignant, dans ce contexte, dans différents univers. Au cœur de mondes fleurant bon le merveilleux avec leurs fées ou leurs pauvres mais courageux héros, ou inquiétants, rassemblant sorcières, revenants et diables. Sans oublier les fabliaux, ces historiettes comiques ironisant volontiers sur des membres du clergé ou des personnes ayant une certaine autorité comme le propriétaire foncier, l'instituteur... Autant de protagonistes croisés dans ces récits pour adultes qui présentent la particularité d'évoluer dans un ancrage local. «Cette étude met aussi l'accent sur l'impact du patois dans notre patrimoine culturel.» Pour Aurélie Reusser-Elzingre, le dialecte constitue une composante identitaire très forte, propre à lier une communauté, à la souder. Même si sa passion pour ces questions plante ses racines... en Thaïlande.

Une vie après le patois
«En 1999, j'ai séjourné six mois dans ce pays où je donnais des cours de français. Ce fut un véritable choc. Cette expérience m'a confrontée à d'autres façons de travailler, de voir le monde. Et, partant, le mien aussi avec, à la clef, l'envie de creuser ces questions identitaires», raconte l'universitaire réfutant la portée pouvant sembler anachronique de ses recherches. «Rien d'obsolète. Le dialectologue est un gardien d'un patrimoine immatériel menacé, sinon, de disparition.» Un commentaire qui n'induit pas pour autant l'espoir de voir le patois reprendre du galon au quotidien. «Je vis avec mon temps. Les langues évoluent. Preuve qu'elles sont vivantes. Un facteur très positif», relève Aurélie Reusser-Elzingre, consciente de faire partie de la dernière génération de dialectologues pouvant encore recueillir des témoignages sonores. «Une véritable chance. C'est très enrichissant de pouvoir rencontrer des personnes sachant toujours ces dialectes, de découvrir leur parcours.» Encore fortement ancré en Valais, à Fribourg et dans le Jura, le patois parlé a en revanche disparu de Neuchâtel, de Genève et de Vaud. «Il restera néanmoins beaucoup de travail philologique», se console la spécialiste qui pourrait aussi se retourner si nécessaire vers l'enseignement, la gestion de projets ou travailler comme assistante de direction. «Dans tous les cas, il y a une vie après le patois», déclare la jeune femme qui, adorant apprendre, jouerait bien toute son existence les étudiantes s'il ne fallait gagner son pain... Et, mue par cette boulimie de savoir, projette de se lancer dans un postdoctorat en sociolinguistique...

En prenant langue...
Toujours cet intérêt pour la langue que la scientifique confie avoir bien pendue même si elle sait, au besoin, la tourner sept fois dans sa bouche... Un franc-parler mêlé d'une retenue qu'elle justifie par son souci de ne pas vexer l'autre. Délicatesse liée à sa nature empathique. Et peut-être également à ses angoisses, confiant son inquiétude face aux choses négatives susceptibles d'arriver à ses proches mais aussi, de manière plus large, aux êtres humains. «C'est mon point faible», soupire Aurélie Reusser-Elzingre, qui s'énerve devant toutes formes d'intolérance - elle tirerait d'ailleurs bien la langue aux personnes ayant accepté l'initiative contre l'immigration de masse. Et revendique un tempérament ouvert et social.
Pour se ressourcer, l'énergique jeune femme lit des BD ou de la littérature médiévale, regarde des séries télévisées historiques et monte son «tchva», comprenez son cheval, en langue d'oïl. Mais revenons aux mots, si présents dans son existence, en lui laissant celui de la fin. «Il faut faire ce qu'on aime. On n'a qu'une vie», conclut Aurélie Reusser-Elzingre, ravie de pouvoir encore enrichir la sienne en accédant au quotidien de nos ancêtres. «Grâce aux contes, je peux remonter dans le temps. Et j'adore les voyages...»


Sonya Mermoud

 

Edition n° 11 du 12 mars 2014

 
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