Créer des liens grâce aux cours de français
Depuis mars dix-huit tunneliers oeuvrant sur les chantiers du Ceva participent à ces cours mis sur pied par Unia

Le syndicat Unia, en partenariat avec l'Université ouvrière de Genève, organise depuis le début du mois des cours de français s'adressant aux «mineurs» du Ceva. D'origine espagnole, italienne, portugaise ou encore slave, ces travailleurs spécialisés qui passeront plusieurs mois sur ce chantier ont exprimé leur envie de se familiariser avec le français pour créer un lien social et faciliter leur intégration, au travail comme dans le privé. Reportage.

Mardi 18 mars, 15h30, au cœur du chantier du Ceva à Carouge, à la cafétéria: le cours de français commence. Dix travailleurs répondent à l'appel. Sur leur table en forme de U, un classeur et un livre de conjugaison française. Ils sont Italiens, Espagnols, Portugais, ou encore Croate et travaillent comme machinistes ou mécaniciens dans les travaux souterrains. On les appelle les «tunneliers», ou bien les «mineurs» dans le jargon. Raphaëlle, l'enseignante, démarre sa classe en faisant un tour de table. L'exercice: raconter son week-end, en français bien sûr. Ceux qui ont pu rejoindre leur famille en ont profité pour se balader, faire des courses, pêcher, jouer au PMU. D'autres, passionnés de voitures, se sont rendus au Salon de l'auto à Palexpo. Certains s'expriment avec facilité, d'autres sont complètement novices, mais la bonne humeur est au rendez-vous.

Sortir du chantier
Depuis le 4 mars, le syndicat Unia propose des cours de français dispensés par des enseignantes de l'Université ouvrière de Genève (UOG) pour ces travailleurs qualifiés recrutés hors de Genève et logés dans des containers situés sur le chantier du Ceva à Carouge. «Lors d'une de nos visites de chantier de routine en décembre dernier, nous avons rencontré quelques travailleurs très qualifiés sur le site du tunnel de Pinchat, se rappelle Camila Aros, secrétaire syndicale chez Unia. Leurs conditions de travail ainsi que leurs salaires étant respectés, il n'y a eu aucun problème de ce côté-là. Ce qu'ils souhaitaient, c'est pouvoir apprendre le français: l'idée est venue d'eux. Nous avons posé quelques affiches sur les lieux de travail dans les différentes langues, et en moins de deux semaines, les cours étaient remplis.» Un coup de pouce non négligeable pour ces ouvriers qui passeront plusieurs mois voire plusieurs années à Genève, sans pouvoir rentrer chez eux tous les week-ends pour la plupart. «Ces cours ont un rôle social très important, ajoute Emmanuelle Corrégé Cavarero, responsable de formation à l'UOG. Ils les obligent à sortir du cercle très fermé de leur chambre et du chantier puisque certains cours et visites ont lieu hors mur. Cela leur permet de créer un lien et d'échanger, entre collègues mais aussi avec les gens de l'extérieur.» Les cours ont lieu le mardi et le jeudi. Les dix-huit élèves inscrits bénéficient gratuitement de deux cours de deux heures hebdomadaires, adaptés à leurs horaires de travail en 3/8. «C'est une organisation qui demande de la souplesse et de la créativité pour les professeures, continue Emmanuelle Corrégé Cavarero. Elles doivent s'adapter aux niveaux et aux besoins de chacun; il y a beaucoup de suivi individuel.» La classe se partage donc entre ateliers et petits groupes avec des moments plus collectifs, lors desquels tous les élèves travaillent ensemble et s'aident mutuellement.

Des cours ludiques
Ce jour-là, Raphaëlle les fait travailler sur la description physique. A tour de rôle, chacun doit décrire son voisin. Un exercice qui se déroule dans une atmosphère détendue et bon enfant. «Il a une barbe et il est plutôt... gros», charrie l'un d'entre eux, non sans susciter la rigolade chez ses camarades. «C'est mieux de dire "un peu fort" dans ces cas-là», reprend Raphaëlle. «Est-ce que tu as des enfants?», demande Claudio à son voisin. «Non... enfin pas que je sache...» Encore une fois, rires assurés. «Il y a une certaine légèreté chez eux que je ne retrouve pas chez les autres travailleurs, note l'enseignante. Ils ont un travail et ils aiment ce qu'ils font; du coup, ils ont beaucoup moins de pression et ils sont ravis d'être là. Cela rend les cours très ludiques.»
Ces cours de français sont un projet pilote à Genève. Ils auront lieu jusqu'au 23 mai. «Ensuite on fera un bilan pour voir si on peut les reconduire et, au vu de la forte demande, pourquoi pas les étendre à d'autres travailleurs», projette Camila Aros.

Manon Todesco


Témoignages

Antonio, machiniste
Antonio est arrivé sur le chantier du tunnel de Pinchat au mois d'août 2013. Depuis, il est retourné seulement quatre fois en Galice, en Espagne. «Ma famille et moi vivons mal cette situation mais il n'y a pas d'autre solution, nous devons nous adapter car en Espagne il n'y a pas de travail...» Cela fait plusieurs années qu'il vit comme ça. Et ce n'est pas sa première mission en Suisse. Son contrat prend fin en août de cette année mais son sort dépendra de la charge de travail qui restera à ce moment-là. Si la langue de Molière lui est tout à fait étrangère, il apprécie ces cours. «C'est une très bonne chose, bien que ce soit un peu compliqué en ce qui me concerne. C'est une bonne aide pour pouvoir communiquer avec les gens, mieux nous connaître, que ce soit au travail ou à l'extérieur.»
MT


Julio, contremaître
Julio est originaire du Portugal mais il vit en Suisse depuis 1990. Sa famille est installée dans le canton de Neuchâtel, ce qui lui permet de rentrer à la maison tous les week-ends. «Ces cours ne m'aideront pas beaucoup à l'oral car je parle bien le français. En revanche je me suis inscrit pour améliorer mon écrit car je dois écrire des rapports journaliers dans le cadre de mon travail et j'ai de la peine parfois. Je crois vraiment que cela peut m'aider, d'ailleurs ça commence à venir; j'ai déjà appris des notions qui m'aident au quotidien.» Pour l'heure, Julio ne sait pas combien de temps il restera à Genève sur le Ceva, mais il pourrait y être jusqu'en 2016. «Nous parlons souvent avec les collègues de la difficulté d'être loin de nos familles. J'ai une fille de 8 ans et je ne suis pas présent alors que c'est maintenant qu'elle a besoin de moi: c'est mon plus grand regret.»
MT

 

 

Edition n° 13 du 26 mars 2014

 
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