La photo est un langage
Photographe indépendant, alberto Campi pose son objectif sur des thématiques sociales

La migration. Les frontières. Des thèmes chers à Alberto Campi. Peut-être parce qu'il a grandi à Tradate, en Italie, pas loin du Tessin et qu'il s'interroge toujours sur ce concept artificiel de limite. Peut-être parce que, comme tant d'autres, il a quitté son pays natal, poussé par une irrépressible envie de découvrir le monde. De se frotter à d'autres réalités. Voire aussi de gagner sa vie. C'est du moins de cette manière que cet homme de 32 ans, se définissant comme un nomade, explique son intérêt pour ces questions. Lui qui a effectué un reportage photographique fouillé, entre juin et août 2012, dans la région de l'Evros. Dans cette zone limitrophe terrestre entre la Grèce et la Turquie, Alberto Campi s'est focalisé sur le parcours de migrants, le menant d'Istanbul à Patras, en passant par Athènes.

Racisme ordinaire...
Le photographe accompagnait alors Cristina Del Biaggio, son amie et géographe, effectuant une recherche sur la construction d'un « mur », dans la préfecture de l' Evros. Une clôture de barbelés visant à faire barrage aux exilés tentant de gagner le cœur de l'Europe. De ce pool complice naîtra une enquête largement documentée, illustrée de photographies poignantes qui ont notamment été présentées, il y a une dizaine de jours, dans le cadre de la semaine contre le racisme à Lausanne. Tranches de vie d'Afghans, de Syriens, de Bengalis mais aussi de Soudanais ou de Gambiens... ayant fui la guerre, la violence ou une existence misérable. Scènes mêlant espoir et désarroi, peurs, interminables attentes et débrouilles, avant d'atteindre d'improbables eldorados... «Nous avons rencontré beaucoup de personnes affrontant des situations particulièrement difficiles. Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est la ségrégation systématique dont sont victimes ces migrants. Un système accepté par la police et bon nombre de Grecs», témoigne Alberto Campi, relatant, par exemple, la séparation dans des trains, à Athènes, entre citoyens du pays et exilés. Ou encore, dans certains quartiers de la capitale, l'atmosphère raciste comme les violences et mesures d'intimidation des forces de l'ordre exercées à leur encontre. Autant d'obstacles érigés sur le parcours d'étrangers ne rêvant pourtant que d'échapper à des conflits ou de survivre. «Pas de quoi les empêcher, au final, d'atteindre leurs buts. Mais on est en train de leur voler leur vie.»

Nomade dans l'âme
Dans ce contexte, le photojournalisme pratiqué par Alberto Campi - genre qu'il préfère - prend tout son sens. Et l'épisode de l'Evros trouve déjà une prolongation dans les Balkans où lui et son amie s'apprêtent à partir, toujours sur la trace de migrants en quête de nouvelles issues. «La photo est pour moi un langage, le meilleur moyen de raconter une histoire, de livrer un message qui interroge le spectateur», déclare le jeune homme précisant qu'une bonne image donne une idée précise de la scène prise. «Comme un texte ou une poésie.» Soucieux de témoigner de la société contemporaine, Alberto Campi couple sa passion à celle des voyages, confiant avoir la bougeotte. A peine a-t-il planté ses racines dans un endroit qu'il ressent en effet le besoin d'aller voir ailleurs. Parti d'Italie où il a obtenu une licence scientifique, étudié l'art cinématographique à l'Université de Milan et fondé une agence de photographie, le trentenaire se lance dans un tour de l'Europe pendant un an, son appareil à la main et travaillant au besoin comme pizzaiolo. En Finlande où il séjourne ensuite de 2010 à 2012, il collabore avec l'agence de photo Leuku et se retrouve aussi derrière les fourneaux dans un restaurant turc, histoire d'assurer sa subsistance.

Recadrer les choses
«Je comptais alors plusieurs collègues réfugiés, des Irakiens, des Afghans. J'ai beaucoup appris à leur contact», se souvient Alberto Campi qui devra se battre, avec les autres employés de l'établissement, pour toucher son salaire. «Nous n'avions pas été payés. Je les ai poussés à réagir. Avec succès au final, l'enseigne ayant changé de patron.» L'amour l'amène ensuite, en 2013, à s'installer à Genève où il travaille pour différents journaux et institutions. «Vivre à Genève, c'est comme vivre dans un village avec un petit côté new-yorkais. C'est à la fois ouvert et fermé», relève le sympathique photographe qui de nature ouverte, positive, affirme travailler sur lui pour éviter les écueils des préjugés. «Je tire mon énergie de ma curiosité. J'essaie constamment d'appréhender différents points de vue. De recadrer les choses», note encore ce trentenaire craignant que la génération européenne actuelle ne perde les droits gagnés par celle antérieure. «Il nous faut travailler au maintien de la démocratie et de nos libertés» met en garde ce citoyen de l'univers. Et de relever les dangers de toutes formes de discrimination. Mais revenons au photographe, qui rêve simplement de gagner sereinement sa vie et à l'autoportrait qui le séduirait le plus... «J'irais dans un photomaton. Et je ne prendrais assurément pas une pose sérieuse», rigole Alberto Campi jouant de ses atouts préférés, le sourire et l'autodérision. Devant comme derrière l'objectif...


Sonya Mermoud

 

Edition n° 13 du 26 mars 2014

 
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