La mendicité démystifiée
L'étude a le grand mérite d'offrir un éclairage nouveau sur la mendicité et de combattre les préjugés racistes contre les Roms

Les sociologues Jean-Pierre Tabin et René Knüsel publient une étude, «Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud», menée à Lausanne, mais qui dépasse les frontières. Un ouvrage qui en appelle à de véritables mesures sociales au lieu de politiques répressives.

La mendicité questionne. Métaphore des inégalités mondiales, elle remet en cause les valeurs capitalistes du travail et de la propriété. Héritage de notre tradition chrétienne, la charité a évolué et notre regard sur les mendiants aussi. Aujourd'hui, les stéréotypes génèrent des politiques répressives envers les populations roms. Pour mieux comprendre qui sont ceux que nous croisons régulièrement dans nos rues, du moins à Lausanne, un livre s'impose: «Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud» des sociologues Jean-Pierre Tabin et René Knüsel, avec la collaboration de Claire Ansermet, assistante de recherche. Cet ouvrage revient, entre autres, sur les origines de la rhétorique autour du bon et du mauvais mendiant, et rappelle que la mendicité est avant tout la conséquence d'une migration économique, liée à notre économie globalisée, ainsi qu'à nos politiques restrictives en termes de permis de travail pour les ressortissants de Roumanie et de Bulgarie. Entretien avec Jean-Pierre Tabin.

 QUESTIONS/REPONSES

Comment la mendicité est-elle devenue au fil des siècles un problème public, et un acte répréhensible?
La charité est au Moyen Age un acte de foi qui préconise de donner au mendiant, mais au bon mendiant seulement, celui qui n'a pas d'autre choix. Donner à une personne paresseuse n'est par exemple pas un acte chrétien puisque cela signifie encourager son vice. Le choix est individuel. Peu à peu, c'est à des institutions comme l'Etat que la société délègue, en Europe, la charge d'aider les pauvres, et d'opérer un tri entre ceux qui ont le droit de bénéficier de l'aide et les autres. Par conséquent, les personnes qui mendient sont soupçonnées de ne pas mériter d'aide, puisque l'Etat ne les soutient pas. Le changement est tel qu'aujourd'hui en Suisse certaines paroisses chassent les mendiants des parvis des Eglises.
Dans le contexte actuel de racisme envers les Roms, l'Etat en vient à réglementer la mendicité à Lausanne et à l'interdire à Genève, ainsi que dans trente communes vaudoises, dont certaines à titre préventif. Cette interdiction fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice: quand l'Etat déclare la mendicité illégale, sous prétexte que le mendiant serait un criminel potentiel, il fait de la mendicité un acte illégal, et donc transforme les mendiants en criminels. On est face à des politiques de dissuasion et de répression, d'où le choix de notre titre: «Lutter contre les pauvres». En outre, le racisme antirom peut d'autant mieux se manifester qu'il n'existe aucun lobby puissant pour s'y opposer et qu'il n'est guère dénoncé comme étant du racisme. Or, il suffit de remplacer le mot «rom» par «juif» et les propos tenus au quotidien deviennent insupportables au plus grand nombre.

Dans votre livre, vous démontez de nombreux préjugés, dont le mythe du réseau criminel...
D'un point de vue financier, au vu de la faiblesse des gains journaliers, entre 10 et 20 francs, ce n'est guère intéressant d'organiser des mendiants. Ou alors, ce serait une aberration économique! Par contre, les entreprises de bus qui transportent les mendiants, ainsi que les agences bancaires qui font transiter l'argent versé par des mendiants à leur famille restée au pays, tirent profit de cette activité.
Notre enquête confirme qu'il n'y a pas de filière criminelle déplaçant les mendiants à Lausanne et s'enrichissant de leurs gains. Si la notion de «réseau» est généralement valorisée dans notre société, ce n'est guère le cas en ce qui concerne les plus pauvres: les mendiants, lorsqu'ils sont en groupe, provoquent souvent des réactions négatives parce que l'on assimile ce regroupement à un réseau criminel.
Ce n'est pas de l'angélisme que de nier l'existence de réseaux au sens criminel du terme, et cela ne signifie pas que les mendiants sont toujours honnêtes. Ils ne sont ni plus, ni moins honnêtes que quiconque. Les amalgames faits dans les médias ont des conséquences catastrophiques sur nos représentations de la mendicité: les vols en appartement, par exemple, ne sont pas perpétrés par les mendiants. Quand on arrive à penser que c'est parce qu'ils sont roms que les mendiants se comportent de manière criminelle, on est dans une dérive raciste.

Quelles pistes préconisez-vous pour une meilleure prise en charge des mendiants?
Au lieu de mesures répressives, il faut des politiques sociales: davantage de places dans les structures d'accueil, des moyens pour insérer ces personnes dans le marché de l'emploi et pour leur faciliter l'accès au logement. Au contraire, on les chasse. Les personnes qui vivaient dans les cabanes des jardins des Prés-de-Vidy à Lausanne, qui n'étaient pas seulement des mendiants, ont été expulsées en 2012 à force trax, mais pour quoi? Pour rien du tout. Ces terrains sont aujourd'hui en friche.
Certes, avec la réglementation de la mendicité à Lausanne, la ville a décidé de soutenir des projets en Roumanie. Les autorités feraient mieux de prendre acte que les Roms ont besoin d'aide ici aussi. Heureusement, il y a des mesures, comme le travail de soins d'urgence de la PMU (Policlinique médicale universitaire). Mais ce n'est pas suffisant.

D'aucuns parleront du risque d'un appel d'air...
L'appel d'air est un ingrédient de la rhétorique réactionnaire utilisé dans un million de situations différentes. Cet argument a pour effet de restreindre les droits de tous. Or, cela relève d'une représentation fantasmatique de la réalité. Est-ce qu'un Lausannois va aller habiter au Locle parce que les loyers sont moins chers? Personne ne se déplace pour des motifs aussi simples que ça...

Vous-même, vous donnez?
Oui, régulièrement. Je n'ai aucune raison de ne pas donner, même si je sais que ces quelques francs ne sont pas une solution. Donner de la nourriture me paraît par contre très problématique. C'est une question de dignité, chacun a le droit de choisir ce qu'il veut manger. Si les employeurs convertissaient les salaires en nourriture et en vêtements, ce serait choquant... L'essentiel est de considérer les personnes qui mendient comme des êtres humains, qui méritent parce qu'ils sont humains qu'on les traite dignement. Je pense qu'il faut les saluer, leur répondre, et leur parler normalement, avoir une relation humaine avec eux et surtout convaincre nos élus de mener des politiques différentes.

Aline Andrey

«Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud», Jean-Pierre Tabin et René Knüsel, avec la collaboration de Claire Ansermet, Editions d'En Bas, 152 pages, 12 francs.

 

 

Edition n° 14 du 2 avril 2014

 
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