Résiliente à l'image de son peuple
A chaque coup du sort Marie-Louise Fouchard se relève. A travers elle c'est l'histoire de son pays, Haïti, qui se raconte

Elle a vécu plusieurs vies, Marie-Louise Fouchard. La première commence par un drame: la mort de son père, assassiné par le gouvernement alors en place, sans que le corps n'ait jamais été retrouvé,. A l'instar d'une large frange de l'intelligentsia haïtienne sous la dictature de François Duvalier, mère et filles trouvent refuge à Montréal. «Le Canada était le seul pays qui acceptait les Haïtiens comme des exilés politiques», explique Marie-Louise. «Je ne me suis pourtant jamais vraiment sentie chez moi.»
En 1976, à 14 ans, l'exil prend fin. «François était mort, après avoir donné le pouvoir à son fils Jean-Claude. Ma mère a décidé de rentrer», se souvient Marie-Louise qui nomme toujours les dictateurs par leurs prénoms. «Dire Duvalier me fait mal à la gorge. C'est comme si la peur me la serrait encore», dit-elle en tenant son cou dans les mains. «On vivait dans la terreur. Ces hommes étaient animés par la haine». Elle prononce le mot haine, avec un «h» expiré, sonore, donnant encore plus de force au traumatisme collectif d'une époque pourtant révolue depuis 1986.

Un embargo de 3 ans
Marie-Louise retournera au Québec pour poursuivre des études universitaires en sport. Férue d'athlétisme - «adolescente, j'étais persuadée que je serais un jour aux 100 mètres des JO», rit-elle - elle sera toutefois happée par une autre voie, fascinée par le pavillon d'art qu'elle traverse pour se rendre à un cours. Son choix artistique sera mal perçu par sa famille composée de militants, dont sa mère, figure de proue dans la défense des droits de l'enfant et de la femme. «Pour ma famille, il fallait suivre des études qui permettent de sauver le monde.»
Qu'importe, c'est avec un diplôme des beaux-arts que Marie-Louise revient à Port-au-Prince. Elle se marie, devient mère d'un garçon, peint, expose, monte sa petite entreprise de jouets éducatifs pour les enfants. Jusqu'au jour de l'embargo, conséquence du coup d'Etat contre le président Jean-Bertrand Aristide en janvier 1991. «J'ai vendu mon usine pour tenir le coup pendant les 3 ans qu'a duré l'embargo. Cette période a été vraiment difficile pour tout le monde. Et quand Aristide est revenu, il nous a trahis.» Représentant des partis de gauche, soulevant une vague d'espoir incroyable, le président a déçu beaucoup de ses partisans. Suite à son départ forcé en 2004, René Préval prend le pouvoir. Mais le chaos continue de régner, entre pauvreté, violences et kidnappings.

Des intuitions tragiques
Un jour, comme mue par un sentiment prémonitoire, Marie-Louise réunit les adolescents de sa famille pour les sensibiliser aux risques d'enlèvements et à la marche à suivre si cela leur arrivait. Une semaine plus tard, son fils était kidnappé. Elle raconte ce mois d'attente, entre recherches, négociations, et remise de rançon. La souffrance vécue, jusqu'à la libération de son fils, est, elle, inexprimable...
Deux ans après, le 31 décembre 2009, le jour exact de son propre anniversaire, elle finit enfin de rembourser la lourde dette contractée pour la rançon. Elle se souvient s'être dit: «Eh maintenant, qu'est-ce qui pourrait bien m'arriver? Un tremblement de terre?» Douze jours plus tard, Haïti était frappé par l'un des plus violents séismes du siècle...
En ce 12 janvier 2010, Marie-Louise est invitée - le jour même - à une fête avec sa fille. «Je crois que c'est ma fille de deux ans et le chien qui ont senti les premiers qu'il se passait quelque chose...», relève la rescapée. Puis les souvenirs déferlent: le sol qui fait des vagues, le bruit, la violence des secousses, la poussière qui recouvre tout, la recherche des survivants, et le retour chez elle où elle découvre que sa maison est la seule du quartier à s'être écroulée. «Sans cette invitation à la fête reçue à la dernière minute, on ne serait certainement plus là», résume-t-elle. «Beaucoup de gens se trouvaient en route entre leur lieu de travail et leur domicile. Si c'était arrivé à un autre moment, le bilan des victimes aurait été bien pire.»
Recommencer, reconstruire, croire en un possible renouveau. «De voir que l'autre se relève, aide à en faire de même», explique Marie-Louise. «On est tellement pris par la survie, chercher l'eau, l'électricité, qu'on n'a pas le temps de s'appesantir sur nos problèmes.» Elle avoue toutefois son espoir déçu de voir son pays se reconstruire sur de nouvelles bases. Malgré la nostalgie et la fatigue qui l'assaillent parfois, Marie-Louise fourmille d'idées. Décoratrice d'intérieur, très demandée par les Haïtiens fortunés, elle rêve aujourd'hui de pouvoir se dédier complètement à la peinture et à la création. En germe, une pièce de théâtre qui parlerait de la quête identitaire de l'Haïtien, et un conte où sa mère tiendrait le rôle de l'héroïne. L'artiste militante pourrait bien avoir encore beaucoup d'autres vies devant elle...


Aline Andrey

Pour voir ses créations: www.marielouisefouchard.net

 

 

Edition n° 14 du 2 avril 2014

 
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