4000 francs ce n'est pas du luxe
Lors d'une conférence de presse d'Unia à Genève 4 travailleurs du monde du luxe payés moins de 4000 francs par mois témoignent

«Ils brassent des millions toute la journée pendant que nous on gagne des salaires de misère.» En pleine campagne pour le salaire minimum, Unia a tenu une conférence de presse à Genève au cœur du monde du luxe pour montrer que le secteur n'était pas épargné par la pauvreté au travail. Des employés de l'hôtellerie, du nettoyage ou encore de l'industrie ont témoigné de la difficulté de boucler les fins de mois avec moins de 4000 francs.

Alors que la campagne pour le salaire minimum à 4000 francs bat son plein dans toute la Suisse, Unia Genève a organisé le 8 avril une conférence de presse sur le quai des Bergues, en plein cœur de la Genève de luxe, pour pointer un secteur qui génère aussi de la pauvreté au travail malgré les bénéfices faramineux engendrés. C'est le cas de Caran d'Ache, qui vend des stylos pouvant coûter jusqu'à 1000 francs et dont près de 20% du personnel, selon Unia, gagnerait moins de 4000 francs par mois, dont 70% de femmes. «Loin de l'image des "petits patrons de PME" obligés de licencier massivement en cas d'acceptation de l'initiative syndicale portée par les adversaires du salaire minimum, on parle ici d'entreprises qui privilégient les bénéfices pour leurs actionnaires au détriment d'un salaire décent pour leurs salariés, a déclaré Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d'Unia. A titre d'exemple, les quatorze hôtels 5 étoiles à Genève comptabilisent à eux seuls en 2013 un chiffre d'affaires de 500 millions de francs; le chocolatier haut de gamme Favarger a augmenté son chiffre d'affaires de 40% l'an passé et le secteur de la finance contribue au PIB genevois à hauteur de 9 milliards de francs.» En effet, cette action était aussi un moyen de contrer la campagne antisalaire minimum menée par la droite et le patronat. «Nous sommes choqués par cette campagne mensongère qui, par absence d'argument, est construite sur la peur de la suppression d'emplois», déplore le syndicaliste, qui rappelle que la Suisse a déjà l'expérience des salaires minimums, existant à travers les conventions collectives de travail. «Et ceux-ci n'ont pas détruit des emplois, au contraire!» Lors de cette action et à six semaines du vote, des travailleurs de l'industrie genevoise du luxe ont témoigné des difficultés de (sur)vivre avec moins de 4000 francs par mois (voir ci-dessous). Ils ont choisi de se présenter masqués, par crainte de perdre leur emploi. Mais comme si la peur ne suffisait pas, les travailleurs ont été rappelés à l'ordre par la police, la Loi sur les manifestations stipulant l'interdiction du port de masques afin de «sauvegarder l'ordre public». La résistance des témoins et d'Unia aura valu au syndicat une amende...

Manon Todesco


témoignages

Lucia*, femme de chambre dans un hôtel de luxe genevois
«Je gagne 3400 francs brut par mois. Une fois que tout a été prélevé et que j'ai payé les assurances et les factures, il me reste entre 300 et 500 francs par mois pour manger et pour faire plaisir à mon enfant. Les clients, qui sont rois, dépensent l'équivalent de mon salaire mensuel en payant le prix de deux nuits. Pendant que les hôtels s'enrichissent, nous, femmes de chambre, avons énormément de pression au quotidien. C'est honteux. 4000 francs c'est le minimum vital pour nous. Il n'y a pas de raison à ce que les travailleurs des établissements de luxe ne puissent pas participer pour une petite partie à leur richesse, histoire de pouvoir vivre dignement. Surtout quand ces derniers peuvent largement se le permettre. Si je témoigne à visage découvert, je risque d'avoir mon chef sur le dos, et comme il dit: "Si tu n'es pas contente, la porte est ouverte". Avec ma situation, je ne peux pas me permettre de perdre mon travail.»

Antonio*, ouvrier de production dans une usine de chocolat
«Je travaille chez Favarger 41 heures par semaine pour 3900 francs par mois. J'ai même honte de me plaindre car la plupart de mes collègues de travail, en priorité les femmes, sont payées 3500 francs pour le même nombre d'heures. Les heures supplémentaires effectuées en fin d'année pour les fêtes ne nous ont pas encore été payées. Certains des produits Favarger sont vendus 54 francs les 200g: il me faudrait donc travailler plus de deux heures pour me les payer. Je dois travailler entre 46 et 50 heures par semaine pour arriver aux 4000 francs mensuels.»

Iris*, nettoyeuse dans une banque privée
«Nettoyer les bureaux est un travail pénible et nous ne sommes pas souvent reconnues pour ce qu'on fait. Je gagne 20,60 francs de l'heure. Je les entends parler de millions pendant que moi je gagne une misère en travaillant le soir. J'entends tellement parler de sommes astronomiques que parfois il me semble que je suis sur une autre planète. Ce n'est pas juste que les banques fassent autant de profits et que nous gagnions si peu. Sans oublier qu'à chaque fois qu'on demande des augmentations de salaire, on nous menace de nous mettre dehors.»

Emma*, assistante administrative chez un commerçant de bijoux
«J'ai un diplôme universitaire en économie et mon salaire brut s'élève à 3800 francs par mois. Avec ce montant, il me faudrait plus d'une année de salaire pour m'acheter une des montres que nous commercialisons. Alors que mon employeur et nos clients peuvent se permettre le luxe des dépenses superflues, je suis obligée de gérer scrupuleusement mon argent, d'opter pour des produits de première nécessité et je ne peux pas me permettre de sortir souvent. Le luxe est un secteur d'emploi en pleine expansion et ses prix élevés devraient permettre une certaine redistribution des richesses via les employés.»

Propos recueillis par MT

 

* Prénoms d'emprunt.

 


 

 

Edition n° 16/17 du 16 avril 2014

 
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