Le bonheur est dans le pré
Cofondateur du bimestriel romand d'écologie politique

Cofondateur du bimestriel romand d'écologie politique Moins!, Mathieu Glayre remet en cause les dogmes néolibéraux et prône la décroissance

En bon décroissant, Mathieu Glayre n'a ni natel ni voiture. Dès lors, il est parfois difficile à joindre, et pédale sur un vieux vélo de course, de la gare de La Sarraz à la maison héritée de ses ancêtres paysans, sise au milieu des champs au-dessus de Pompaples. Un petit paradis au «milieu du monde», qui tente d'être autonome énergétiquement via des panneaux solaires et un équipement technologique minime. Pas de télévision, ni de frigo, mais un ordinateur, indispensable à son métier d'enseignant en classe d'accueil à l'Opti, et une machine à laver quand même. «On a lavé à la main nos vêtements pendant deux ans en Amérique du Sud, mais ici, avec nos trois enfants, c'est quand même un peu difficile. Et nous ne sommes pas des jusqu'au-boutistes», lance Mathieu Glayre, le sourire lumineux, conscient de ses incohérences et dans une recherche constante pour les réduire. «Notre empreinte écologique est deux fois moins élevée que la moyenne suisse, mais cela reste trop», ajoute-t-il. D'autres panneaux photovoltaïques et une petite éolienne d'occasion devraient permettre de ranger au placard la génératrice à essence et de diminuer encore un peu plus la consommation de la famille.

Le journal de la décroissance
A choisir, le militant préfère le mot décroissant à celui d'objecteur de croissance. «On ne peut plus se contenter d'objecter, car notre empreinte écologique est très largement insoutenable», estime celui qui a cocréé le journal romand d'écologie politique Moins!, un bimestriel qui questionne «les dogmes destructeurs de la croissance et du matérialisme», et invite à «rechercher collectivement des alternatives vivables écologiquement et socialement justes». Deux ans après que l'idée ait germé dans la tête de ses fondateurs, le dixième numéro (mars-avril) est actuellement dans les kiosques et a été envoyé à plus de 800 abonnés. Un succès qui surprend jusqu'à ses rédacteurs, tous bénévoles et qui tiennent à le rester, malgré des comptes sains, alors que les prix des abonnements sont libres... Tout un symbole.
«Ils ne savaient pas que c'était impossible alors ils l'ont fait», sourit Mathieu Glayre en citant Mark Twain. «Nous sommes tous des amateurs en termes de journalisme, mais nous avions envie de partager nos idées plus largement que dans les cafés décroissance du ROC Vaud (Réseau objection de croissance, dont le premier a vu le jour en Suisse dans le canton de Genève en 2008, ndlr)». Lui-même a commencé à écrire en Bolivie, pays où avec sa famille il a vécu plusieurs années et travaillé pour l'ONG romande E-Changer.
A son retour en Suisse en 2010, il rejoint le ROC Vaud. «La décroissance est un concept neuf, mais ses idées ne sont pas nouvelles. Elles sont toutefois moins audibles aujourd'hui que dans les années 70, la faute au renforcement du libéralisme triomphant», explique-t-il. «Nous partageons certaines valeurs de la gauche de la gauche, en particulier l'écosocialisme, mais avec une grande différence qui est celle d'une critique radicale du productivisme.»

La simplicité volontaire
«C'est d'abord aux plus riches de réduire leur empreinte écologique. Et donc aux pays du Nord. Or, aujourd'hui, on se verdit la conscience sans changer de mode de vie. Résultat: on continue de se déplacer en voiture et d'avoir de plus en plus de mètres carrés de logement par personne. Par exemple, le label «Minergie» ne sert à rien si on chauffe toujours plus de surface. Au final, notre empreinte écologique continue d'augmenter. Et si ce n'est pas aussi rapide que durant les 30 Honteuses, c'est aussi parce qu'on délocalise nos industries polluantes dans d'autres pays. La grille de lecture de la lutte des classes me semble demeurer pertinente, mais surtout au niveau international. Les Occidentaux en général et les Suisses en particulier sont en quelque sorte les bourgeois de ce monde. Même si bien sûr les plus pauvres en Suisse souffrent aussi...»
Conscient de sa chance de pouvoir vivre dans la maison de ses aïeux, Mathieu Glayre souhaite la partager avec d'autres personnes. «En plus de la simplicité volontaire individuelle, la dimension collective est vitale.» Au niveau plus global, la sortie du productivisme demande une relocalisation de la production, et de la politique. «Les structures de décision doivent être plus petites, car la démocratie, critique-t-il, est dirigée par les couches les plus aisées, qui ont les moyens financiers d'influencer le reste de la population, à coups de tous-ménages et de discours médiatiques.»
Le militant aime le débat et ne cache pas ses doutes et ses questionnements. Reste que le chemin de la sobriété lui semble le plus prometteur. «C'est un chemin qui fait du bien, où les relations humaines et l'environnement sont centraux. Nous n'avons pas de projet clés en main, mais nous voulons questionner nos modes de vie et nos valeurs et expérimenter d'autres manières de vivre pour changer ce monde qui ne va pas bien humainement et écologiquement. Je me dis que nous sommes mal barrés, mais je garde espoir...»

Aline Andrey

Pour plus d'informations: www.achetezmoins.ch et www.decroissance.ch

 

Edition n° 16/17 du 16 avril 2014

 
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