Tous doivent pouvoir profiter du miracle suisse
Economiste et député socialiste au Grand Conseil vaudois, Samuel Bendahan plaide en faveur du salaire minimum

Le 18 mai, la population sera appelée à se prononcer sur le salaire minimum à 22 francs de l'heure. Economiste et député socialiste au Grand Conseil vaudois, Samuel Bendahan se montre favorable à cette initiative lancée par les syndicats. Et juge inacceptable, dans une Suisse prospère, que des personnes exerçant une activité professionnelle à plein temps ne parviennent à vivre de leur travail.

Bien que travaillant à plein temps, 9% des travailleurs en Suisse touchent des salaires inférieurs à 4000 francs par mois. Trois quarts de ces personnes ont plus de 25 ans et un tiers d'entre elles possèdent un CFC. Pour corriger cette inégalité, les syndicats réclament un salaire minimum de 22 francs de l'heure, qui sera soumis le 18 mai prochain au verdict des urnes. Alors que la campagne entre partisans et adversaires de ce projet bat son plein, l'économiste et député socialiste au Grand Conseil vaudois Samuel Bendahan estime que l'introduction d'une rémunération minimale n'engendre pas de risques dans un pays aussi prospère que le nôtre et que son coût se révèle tout à fait acceptable.

Pourquoi faudrait-il inscrire dans la loi un salaire minimum?
Les raisons sont d'ordre aussi économique que moral. Dans un pays aussi riche et prospère que le nôtre, il n'est pas acceptable que des salariés ne parviennent à nouer les deux bouts en travaillant à plein temps. Et ne profitent pas du miracle suisse. Il nous faut corriger cette inégalité en matière de répartition des richesses.

Le montant réclamé, soit 4000 francs par mois, n'est-il pas trop élevé?
Certes il s'agit d'un record mais notre pays est le plus compétitif au monde... Comparé au revenu médian et au niveau de vie, il n'est en aucun cas exagéré. La Suisse peut se le permettre avec un PIB de 600 milliards de francs et une croissance annuelle de 11 milliards. Le coût du salaire minimum s'élèverait entre 1 et 2 milliards, l'équivalent de l'achat de 3 Gripen... Un coût largement compensé car cet argent, augmentant le pouvoir d'achat des bénéficiaires, sera redépensé.

Ce projet ne comporte-t-il pas de menaces sur l'emploi comme l'affirment ses adversaires?
Selon toutes les études scientifiques menées de 1972 à nos jours sur la thématique, les introductions ou hausses de salaires minimums ne diminuent pas globalement le nombre d'emplois. Les entreprises diminueront un peu les plus hautes rémunérations, bonus et dividendes et y gagneront aussi: en rehaussant les bas salaires, la productivité augmentera, il y aura moins de rotation dans le personnel. Il est possible que les prix soient légèrement majorés et qu'au final, la population voit ses dépenses augmenter très légèrement. On payera éventuellement un peu plus son coiffeur ou son café.

Pas de risques que des PME mettent la clef sous le paillasson ou qu'elles décident de délocaliser leurs activités?
Ce phénomène de fermeture éventuelle n'a été constaté dans aucun pays comportant un salaire minimum. Si des entreprises devaient vraiment se trouver en difficulté, il suffira de réorienter les politiques d'appui. Des milliards de réductions fiscales n'ont-ils pas été octroyés à certaines d'entre elles... La menace de délocalisation n'existe pas davantage. Les secteurs où l'on trouve les plus bas salaires ne sont pas déplaçables, comme le commerce de détail, l'hôtellerie-restauration, les services... Et ne l'oublions pas, la délocalisation coûte cher.

N'aurait-il pas été préférable de fixer un salaire minimum en fonction des secteurs et régions? Dans l'agriculture, par exemple, le salaire minimum se révélerait, au dire des patrons, très coûteux...
Il s'agit d'un minimum vital - susceptible au demeurant d'être plus élevé - qui prévoit néanmoins certaines exceptions dans des cas très particuliers. En ce qui concerne l'agriculture, une activité économique qui n'est pas rentable, il faut faire des choix, voire accepter de payer des produits un peu plus chers. Et revoir la politique de subventions qui semble inadéquate et insuffisante pour garantir notre autonomie alimentaire, disposer de marchandises de qualité et de paysages entretenus et préservés. Dans aucun cas il n'est acceptable que ce soient les travailleurs les plus précarisés qui en paient le prix.

Les opposants au projet prétendent aussi que son acceptation créerait un appel d'air dans le domaine de la migration...
Ce serait plutôt le contraire puisque Suisses et étrangers seraient rémunérés au même prix plancher. Le risque en revanche de voir le travail au noir augmenter est bien réel car financièrement il sera plus intéressant de tricher. Il faudra alors traquer les fraudes et sanctionner sévèrement les entreprises ne respectant pas la loi.

L'apprentissage et la formation en général ne seront-ils pas boudés avec l'introduction d'un salaire minimum?
Certainement pas. On ne choisit pas un métier en fonction de l'argent qu'il est supposé nous rapporter mais bien selon son goût, ses affinités, sachant qu'on consacre un tiers de son temps au travail.

Pas davantage de craintes à avoir que les salaires soient tirés vers le bas?
Il n'y a aucune raison qu'on assiste à un tassement des salaires. Ce phénomène n'a jamais été observé dans les conventions collectives de travail fixant un salaire minimum. C'est absurde d'imaginer que les travailleurs recevront un congé-modification. Cet argument est fallacieux. Au contraire, un salaire minimum pèsera avantageusement dans les négociations. On aura plus de chance d'obtenir de bonnes rémunérations.

Mais pourquoi demander à l'Etat de se mêler de salaire alors que la Suisse connaît le plein emploi ou presque et que son économie se porte à merveille?
Parce qu'il y a de la pauvreté. Parce que, justement, cette situation est inacceptable dans un pays prospère, qui a les moyens de faire profiter tout un chacun de sa bonne santé économique.

Quels sont vos pronostics pour le 18 mai?
Le combat s'annonce très difficile. Les opposants font valoir des arguments à l'emporte-pièce, jouent sur les peurs, font croire à tort qu'un tel projet menace notre économie. Expliquer dans le détail les tenants et aboutissants de l'initiative prend du temps et de l'énergie. Et les moyens, contrairement au camp adverse, manquent. J'espère toutefois que ce projet sera au moins accepté en Suisse romande.


Propos recueillis par Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 18 du 30 avril 2014

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page