Une scientifique en mission
La chercheuse Nathalie Chèvre a à coeur de sensibiliser les scientifiques les politiques et les citoyens aux micropolluants

Malgré son emploi du temps débordant, Nathalie Chèvre est en avance au rendez-vous fixé dans un café de son quartier lausannois. Elle vient d'amener son fils à la garderie et rentrera travailler chez elle dès la fin de l'interview. Car, le mercredi, l'écotoxicologue préfère la tranquillité de son foyer à son bureau de l'Université de Lausanne pour se plonger entièrement dans son projet de recherche novateur: l'étude des micropolluants dans les sédiments du lac. Tout un symbole pour celle qui, lorsqu'elle parle de sa spécialité, réussit à mettre en lumière la chaîne de la vie avec passion. «Dans les premiers centimètres de sédiments où l'on trouve de nombreuses substances chimiques vivent des micro-organismes qui seront ensuite mangés par des poissons, puis ceux-ci par d'autres qui peuvent ensuite se retrouver dans nos assiettes», explique-t-elle. Figure de référence en Suisse romande, Nathalie Chèvre regrette que les écotoxicologues se fassent si rares, face à l'ampleur et à l'urgence de la problématique.

L'environnement depuis toujours
Sa sensibilité pour l'environnement remonte à l'enfance, mais n'a pas d'origine précise. Tout naturellement, elle quittera Delémont pour étudier à Lausanne dans la section environnement de l'EPFL. Ingénieure, elle se spécialisera en écotoxicologie influencée par la passion communicative d'un professeur, Joseph Tarradellas, précurseur dans ce domaine. Nathalie Chèvre travaillera ensuite au Canada et à Zurich, avant d'enseigner cet univers microbiotique aux effets colossaux à l'Unil. «En Europe, nous sommes exposés à une centaine de milliers de substances chimiques, à commencer par celles dans nos cosmétiques et nos vêtements. Même si c'est en faible quantité, nous ignorons leurs conséquences. Cependant nous connaissons tous quelqu'un souffrant d'un cancer et des études prouvent que la fertilité diminue...» Et celle-ci de souligner que le DDT ou le PCB, produits chimiques cancérogènes interdits depuis les années 80, se trouvent toujours dans les sédiments de la baie de Vidy à Lausanne par exemple. «Même si on arrêtait toute la production de produits chimiques, on y serait encore exposés pendant des dizaines d'années.»

Le choix du moins pire
Au quotidien, Nathalie Chèvre essaie d'appliquer certaines précautions: choisir l'ombre plutôt que les crèmes solaires (car certains filtres chimiques pourraient avoir des effets hormonaux et les effets des filtres minéraux sont très peu connus), du savon plutôt que du gel douche (car des substances chimiques y sont ajoutées pour conserver l'aspect liquide), n'utilise ni de désodorisants d'intérieur particulièrement allergènes ni de bloc wc qui «polluent pour rien», et le moins de produits cosmétiques possible. Par rapport à la nourriture, elle privilégie les fruits et légumes de saison qui ne nécessitent pas de pesticides et évite les plats tout préparés saturés de conservateurs. Quant à la question de l'eau en bouteille ou du robinet? Elle choisit la deuxième malgré les traces de médicaments et autres micropolluants qui s'y trouvent, car le plastique des bouteilles «relargue» aussi des substances nocives. «En fait, on est toujours en train de choisir le moins pire. Mes élèves trouvent tout cela déprimant. Mais je crois qu'il est temps d'agir pour réduire les impacts.» Optimiste, Nathalie Chèvre relève aussi les avancées dans le domaine et les moyens d'action mis en œuvre depuis quelques années, comme par exemple la directive européenne Reach qui demande depuis 2006 aux industriels de prouver la sécurité des substances chimiques fabriquées, la révision suisse de la protection des eaux, ou encore l'amélioration des stations d'épuration.

Communiquer pour changer le monde
«Malheureusement, le lobbying de la chimie reste puissant», souligne la chercheuse qui milite à sa manière. Soit à travers ses publications, ses conférences publiques ainsi que dans les écoles et les hôpitaux. Jeune maman, elle se voit toutefois contrainte actuellement de réduire son engagement. «Communiquer me tient à cœur, car c'est une manière de pouvoir changer les choses. Malheureusement le domaine académique ne reconnaît pas assez cette partie du travail. Seules les publications comptent...» Etre femme n'est pas un avantage non plus. «C'est seulement après le doctorat que je me suis rendu compte du machisme ambiant.» Preuve en est, dans la Faculté des géosciences et environnement, les femmes qui enseignent sont encore rares. Mais Nathalie Chèvre, membre de la Commission de l'égalité de l'Unil, n'est pas du genre à se laisser abattre: «Cela changera. En partie parce qu'il y a de plus en plus d'étudiantes dans les secteurs scientifiques et surtout dans les domaines de l'environnement.» Une relève indispensable pour faire face au défi écologique.


Aline Andrey

Nathalie Chèvre donnera une conférence publique - «Micropolluants, invisibles mais inquiétants?» - le mardi 6 mai à 20h15 à la Maison de quartier de Chailly (Vallonnette 12) à Lausanne, organisée par l'association Chailly 2030.

Alerte aux micropolluants, Nathalie Chèvre et Suren Erkman, Editions PPUR, 2011.

 

 

Edition n° 18 du 30 avril 2014

 
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