Sa foi au service de l'action militante
Le pasteur Pierre Farron a fondé la permanence Trav'aïe à Lausanne qui offre écoute et soutien aux personnes en difficulté

Rencontré la semaine dernière, Pierre Farron en avait déjà gros sur le cœur après la campagne «ratée» sur le salaire minimum légal à 4000 francs. «Je ne comprends pas que les initiants n'aient pas mis en évidence l'alinéa 5 qui prévoyait des dérogations», lance celui qui partage généralement les idées syndicales et socialistes et milite au sein de l'association Eglise et Monde du travail EMDT (une association autonome reconnue par l'Eglise protestante vaudoise) qui avait notamment fait campagne contre l'ouverture des shops.
Auteur d'un livre sur le travail*, le pasteur estime qu'une réflexion de fond sur les valeurs fondamentales est indispensable: «Il faut commencer par se mettre autour de la table pour réfléchir à ce que signifie le bien commun et un travail décent. C'est un socle éthique nécessaire pour changer la logique mortifère néolibérale, cette idéologie totalitaire.» Contre la logique marchande, et «une vision de l'être humain, esclave d'une grande machine économique», Pierre Farron appelle à un retour spirituel au sens large du terme: «Trouver un sens autre que celui de consommer.» Mais loin de lui l'idée de répandre sa foi: «Le prosélytisme est une forme de violence», dénonce celui dont la vocation est née d'un séjour dans le monastère de Taizé en France. Ayant lu un texte sur le ministère, la question lui est comme tombée du ciel: «Pourquoi pas toi?» «Très vite, cette idée m'a paru stupide. Mais j'y ai rêvé pendant une semaine toutes les nuits. J'ai senti alors, sans aucune explication rationnelle, qu'être pasteur était ma vocation. Mes parents ont cru que j'avais perdu la tête.» Même si, enfant déjà, il allait seul à l'église le dimanche matin. «Je trouvais dans la paroisse de la Sallaz-Vennes, à Lausanne, une qualité d'échange, de relations humaines et de respect incroyable.»

Engagement auprès des travailleurs
Il étudiera toutefois, pendant une année, la pharmacie à l'Université de Lausanne, branche dans laquelle il excellait, avant d'entrer en théologie. Un ami m'a dit à l'époque: «Tu as trouvé une autre façon d'empoisonner le monde!», se souvient-il en riant.
Dès les années 90, le pasteur est actif dans le soutien aux chômeurs en créant plusieurs lieux d'accueil (les cafés rythmés, l'atelier Zig Zag). Depuis 2003, la permanence Trav'aïe offre, gratuitement et en toute confidentialité, écoute, orientation et accompagnement aux personnes ayant des difficultés au travail ou étant au chômage. «Souvent les ORP nous envoient des gens, car ils n'ont pas assez de temps... Et nous en envoyons dans les syndicats pour des problèmes spécifiques. Dans cette permanence, je bénéficie de la collaboration de bénévoles qualifiés. Et mon collègue catholique, Jean-Claude Huot, anime lui aussi une permanence à Renens», explique-t-il. Pierre Farron offre aussi ses services pour des médiations entre l'employeur et la personne employée, qui permettent parfois d'éviter des ruptures ou des recours à la justice. Le pasteur se déplace également dans le canton. Dans son soutien aux travailleurs en souffrance, il s'appuie sur son talent d'écoute, mais aussi sur les divers emplois - de la vente à la construction - qu'il a exercés.
Son propre métier est mis à mal: les Eglises se vident, l'institution se fragilise et les pasteurs se raréfient. Il n'est en outre pas rare que ces derniers soient accueillis de manière glaciale dans cette société qui ne veut ni penser à la mort ni parler de spiritualité chrétienne. Pierre Farron se souvient notamment de ses débuts d'aumônier à l'EMS des Baumettes à Renens. «J'ai été très mal accueilli par les employés, jusqu'au jour où j'ai fait un stage d'aide-infirmier et qu'ils m'ont vu en blouse blanche avec un pot de chambre à la main... De manière générale, lors de nouvelles rencontres, je ne dis jamais tout de suite que je suis pasteur.»

Un drame et une nouvelle vie
Dans la société, mais aussi dans son intimité, la vie n'a pas été tendre pour ce père de famille, qui, le 27 novembre 1998, voit le ciel lui tomber sur la tête. Son fils cadet se suicide à l'âge de 15 ans et demi. Alors que Matthieu n'a jamais parlé de son mal de vivre, Pierre décide, lui, de parler de cette mort prématurée, de sa douleur, pour tenter de trouver un sens, pouvoir respirer à nouveau...
Quand son épouse d'alors lui annonce qu'elle repart dans son pays d'origine, les Etats-Unis, le sol se dérobe une fois de plus sous ses pieds. Il décide alors de quitter ce monde - «le suicide est une bêtise qu'on a le droit de faire», dit Pierre. Sauf que, trois jours avant la date qu'il s'est fixée, il ressent dans son corps une immense présence bienveillante et chaleureuse, pendant plusieurs heures et jusqu'au moment de s'endormir. Un signe du ciel pour celui qui décidera alors de «rester sur cette planète». Malgré la souffrance. S'ensuivra une autre expérience saisissante et heureuse: un rêve étrange, extrêmement réel, dans lequel son fils le salue, le visage radieux...
Deux ans et plusieurs psychothérapies plus tard, le bonheur a frappé à sa porte. Pierre a retrouvé son amour d'enfance, Martine. En 2012, ils se sont mariés...


Aline Andrey


* «Dis, pourquoi tu travailles? Sens du travail entre théologie et sciences humaines», Pierre Farron, Editions Ouverture, 2012.

Permanence Trav'aïe à Lausanne: jeudi 17h-18h (mais à disposition jusqu'à 19h), dans la salle sous l'église de St-Laurent. Pour davantage d'informations: 021 331 57 18 et mondedutravail.eerv.ch. A Renens, permanence Monde du travail, av. 14-Avril 34, 1er étage, tél. 021 671 22 38.

 

 

Edition n° 21 du 21 mai 2014

 
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