Savoir lire et écrire pour affronter la vie
Touchant de nombreuses personnes ayant été scolarisées l'illettrisme est un problème trop peu connu

En Suisse, 800000 adultes éprouvent des difficultés majeures de lecture, d'écriture et de calcul. De quoi leur compliquer et parfois même leur pourrir la vie quotidienne et professionnelle. L'Association Lire et Ecrire dispense des cours pour aider ces personnes à s'en sortir. Coup de projecteur avec sa section neuchâteloise qui fête cette année ses 25 ans d'existence.

Cela peut se traduire dans le meilleur des cas par la difficulté de lire un texte simple ou d'effectuer une addition de base. Et dans le pire des cas à ne pas même pouvoir écrire son nom. L'illettrisme est en Suisse un phénomène beaucoup plus répandu qu'il n'y paraît. Preuve, 800000 adultes, dont 210000 en Suisse romande, ne maîtrisent pas assez la lecture, l'écriture et le calcul pour assurer leur autonomie dans leur vie quotidienne. Près de la moitié d'entre eux sont nés en Suisse et y ont suivi l'école obligatoire.

Une vie compliquée
L'Association Lire et Ecrire dispense en Suisse romande des cours permettant aux personnes touchées par ce problème d'acquérir les rudiments qui leur permettront de se débrouiller dans leur vie quotidienne. La section neuchâteloise fête cette année le 25e anniversaire de son existence, un cap qu'elle marque par une campagne de sensibilisation à travers des portes ouvertes, du cinéma et des conférences, dont le premier acte s'est joué le 24 mai dernier à La Chaux-de-Fonds, avec un stand à la Fête de mai. «Nous tenons à sensibiliser le grand public sur l'illettrisme, car ce problème est encore trop peu connu», souligne la coordinatrice régionale de l'association, Virginie Rochat. «Non seulement, on ne mesure généralement pas l'ampleur du phénomène mais en plus, on n'imagine pas tous les obstacles auxquels se heurtent les personnes qui y sont confrontées.» Lire un horaire de chemin de fer, une notice de médicament, un contrat, un mode d'emploi, un mail. Remplir un formulaire, écrire une lettre, aider ses enfants dans leurs devoirs scolaires: toutes ces tâches deviennent un chemin de croix ou pire, une mission impossible. Avec des conséquences parfois insoupçonnables. «L'exemple typique est la personne qui, faute d'avoir pu lire les informations, se trompe de direction avec un bus et arrive en retard à un rendez-vous d'embauche. Elle n'osera pas avouer son handicap et l'employeur interprétera ce retard comme un manque de sérieux.»

Cauchemar pour l'emploi
Au fil du temps, les conséquences professionnelles de l'illettrisme deviennent de plus en plus pesantes. Il y a quelques années encore, il était possible de trouver un emploi stable sans forcément maîtriser l'écrit. Ce n'est quasiment plus le cas aujourd'hui. L'économie se complexifie et exige toujours davantage la maîtrise de l'informatique. L'écrit prend une place prépondérante dans les processus de fabrication, l'organisation du travail, les réseaux de mails, les normes de qualité, les consignes de sécurité ou la gestion des stocks.
Cette prédominance de l'écrit peut devenir un cauchemar pour des travailleurs qui, il n'y a pas si longtemps encore, s'accommodaient de leurs lacunes, en les compensant par des compétences de haut niveau. «Il y a parmi ces personnes des pointures dans le travail manuel mais aussi intellectuel, car pour compenser leurs points faibles, ils ont acquis le sens de l'effort, de l'observation et de l'inventivité», note Virginie Rochat. Ils sont souvent très appréciés au travail et c'est paradoxalement ce qui peut parfois les desservir. «C'est lorsqu'ils bénéficient d'une promotion récompensant leur compétence que surgissent les problèmes. Ils sont appelés à rédiger des rapports, à remplir des formulaires et se trouvent dans l'incapacité de le faire.»

Facteur d'exclusion
Entre 15 et 20% des élèves sortent de l'école obligatoire sans pouvoir lire et écrire correctement. Plus surprenant encore, «8% des universitaires en Suisse ont un problème d'illettrisme, à savoir des difficultés à comprendre un texte suivi, un texte avec schéma ou à faire un calcul de base», ajoute Virginie Rochat.
Environ 1500 personnes suivent chaque année les cours de l'association en Suisse romande. Ces cours, ouverts aux adultes qui s'expriment en français, sont prioritairement destinés aux personnes en situation de précarité vivant des difficultés sociales ou professionnelles. Loin de tout académisme, ils sont conçus pour permettre aux participants de se débrouiller, de maîtriser les choses nécessaires à leur vie quotidienne.
A l'évidence, l'illettrisme est un facteur d'exclusion économique et sociale, un vecteur de précarité dont le coût pour la société a été chiffré à 1,3 milliard de francs par l'Office fédéral de la statistique. Et c'est encore peu en comparaison du «coût» humain enduré par ceux qui en souffrent.


Pierre Noverraz

Informations sur le site www.lire-et-ecrire.ch


Briser le mur de la honte

«La plupart des personnes qui ont suivi la scolarité obligatoire et qui souffrent d'illettrisme ne parlent pas facilement de leurs difficultés. Elles ont peur du regard de leur entourage, peur de l'exclusion et ont souvent honte d'avoir ce problème dans un pays où tout le monde est censé savoir lire et écrire», explique Virginie Rochat, coordinatrice de la section neuchâteloise de Lire et Ecrire. «Pour éviter d'avouer leur problème, ces personnes développent des stratégies de contournement souvent très astucieuses.» Exemples: faire lire un texte à un tiers en prétendant avoir oublié ses lunettes, prétexter une douleur au poignet pour éviter de remplir un formulaire et même réussir la théorie du permis de conduire en mémorisant la place des signes et des cases à cocher. «Cela développe le sens de l'observation, de la mémoire auditive, de l'imagination et de la débrouillardise.»
Par cette peur du déshonneur, beaucoup d'illettrés n'osent pas s'inscrire aux cours de Lire et Ecrire. Preuve, 43% d'entre eux y participent grâce à l'intervention de tiers ou d'institutions. Face à ce constat, l'association a développé des cours à l'usage de différents professionnels de l'action sociale et de la formation afin qu'ils puissent orienter les personnes en difficulté et les diriger vers les cours de Lire et Ecrire.
PN

 

 

Edition n° 23/24 du 4 juin 2014

 
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